lundi 31 décembre 2012

Bertez sur le Japon, la Chine et le mirage de certains émergents

L’Edito du Dimanche 30 Décembre 2012: Nos prévisions scandaleuses pour 2013 et même 2014/ Equivalence, convergence et financiarisation par Bruno Bertez
Le blog à Lupus, Bruno Bertez, 30/12/2012 (en Français texte en français )
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   EQUIVALENCE

Quand la Chine s’eveillera, elle aura la gueule de bois

Les prévisions économiques des professionnels de la banque et des gouvernements réunis sont décevantes; rien de bon là dedans. Alors, la presse et les institutions les plus futées ont trouvé le moyen de publier des prévisions que l’on peut qualifier de délirantes; des prévisions qui, dès le départ, sont censées être improbables ou farfelues. Cela marche, il y a des reprises, cela fait parler, citer, et donc cela produit ce qui est le véritable objectif, des relations publiques.

L’avantage avec cette formule est que l’on peut se tromper en toute impunité et bonne conscience puisque, par construction, ces textes bizzares n’engagent à rien. Ils sont conçus comme cela, étonnants, mais sans garantie.

Nous sommes frappés par la situation des émérgents, singulierement celle de la Chine. Et personne n’en parle, sauf pour dire des âneries du genre « la Chine repart », çà y est.

Heureusement, il y a quand même des gens qui travaillent, qui connaissent le métier de l’économie, qui lisent le Chinois et en tirent de bons travaux.

Ces gens disent quoi?

Ils disent que :

- Le modèle de croissance chinois des annnées passées est dans l’impasse

- Les autorités, le parti, les élites le savent

- Que la mutation vers un autre modèle sera risquée, douloureuse

- Qu’il faut donc donner la priorité à la prudence dans les réformes

- Que le probleme chinois se manifeste symptomatiquement par la situation de son secteur financier, bancaire et shadow bancaire avec bilans pourris, escroqueries, faillites silencieuses, de proportions gigantesques mais inconnues

- La Chine est une catastrophe financière en attente d’arriver, laquelle est encore masquée par la politique monetaire et le regain de soutien artificiel à l’économie

- Que les élites chinoises fuient le pays par l’émigration accélérée des compétences et des fortunes; la Chine perd 450 milliards de dollars, sorties, évasion de capital par an en ce moment. Plus de 150.000 diplomés chinois de haut niveau partent à l’étranger chaque année, le mouvement, au lieu de ralentir, accélère.

Nous ajoutons un fait nouveau, récent. Les obsédés du deficit spending et de la printing press ont repris le contrôle du Japon.

C’est une catastrophe. Pour les Chinois, cela signifie une gestion du change de plus en plus délicate et périlleuse. Le systeme asiatique devient de plus en plus instable et fragile. Le rouge est mis.

En un mot comme en cent, ces bons analystes, ceux qui travaillent, nous disent que le mouvement de convergence du système chinois vers un modèle global est interrompu. Il a touché ses limites. Le grand arbitrage de la finance et des kleptos en faveur de la Chine et au détriment des vieux pays est terminé.

Nous pensons que cela doit faire tilt dans votre tête. Est-ce que cela ne vous rappelle rien? Dans le cadre d’une analyse en terme de globalisation, centrée, hiérarchisée, comme la nôtre, cela fait tinter les cloches d’alarme.

Au niveau européen, quand la convergence s’est arrétée, en 2010, les pestiférés ont commencé à perdre des capitaux; ils ont eu du mal à se refinancer, les taux ont explosé, ils ont été barrés d’accès aux marchés. La suite, on la connait, pour arrêter la déconvergence, la BCE, avec l’aide des swaps de la Fed, a inondé de liquidités, lesquelles, lorsqu’elles sont devenues certitude grâce au coup de force de Draghi, ont mis le couvercle sur les problèmes. On a fait taire la spéculation, maintenant au lieu d’anticiper les problèmes, on les dissimule; mais ils creusent souterrainement bien sûr.

Le schéma chinois ne peut ètre la réplique des processus de détérioration globaux ou européens car, en Chine, tout est controlé, faux, bidonné. Le réel ne sort pas, il faut le reconstruire derrière les trompe l’oeil. Mais le réel gagne toujours, surtout lorsque les soi-disant remèdes, la création monétaire, ajoute au mal par la mauvaise allocation des ressources, la spéculation, les faux bilans, la corruption, etc. Un souverain, fut-il gigantesque, n’échappe pas aux lois fondamentales de l’économie. Il fait simplement des faillites plus grandes, plus tard, plus coûteuses.

Donc, voici notre prévision paradoxale: la Chine est sur la mauvaise pente et c’est là que les choses vont se passer.

   CONVERGENCE

La convergence, c’est le mouvement de rapprochement qui conduit à l’équivalence de deux choses ou de deux situations qui, autrement, seraient différentes. Nous considérons maintenant que le concept d’équivalence est fondamental pour comprendre le mouvement historique des 30 dernières années et pour analyser la situation de crise dans laquelle nous nous trouvons. L’équivalence est à la base des activités économiques puisque celles-ci ne sont possibles que parce qu’il y a échange et que l’échange suppose que l’on admette que deux choses différentes aient la même valeur, que deux choses différentes s’équivalent. Le mouvement historique des 30 dernières années se caractérise par la convergence au sein du monde global entre des systèmes différents et par la tentative de convergence au sein de l’Europe malgré des spécificités irréductibles.

Dans les deux cas, c’est l’arrêt de la convergence et le début de la déconvergence qui caractérise le tournant des années 2007/2008 et suivantes. En fait, échange, équivalence, convergence sont trois concepts clés qui se trouvent à la fois au cœur de l’activité économique et, en même temps, au cœur de la théorie économique. L’extension du capitalisme tout au long de ces dernières années consistait à proclamer comme équivalentes des entités économiques et la financiarisation, qui en a été le moteur, a cherché à s’approprier l’écart qu’il y avait entre les entités économiques au début du mouvement de convergence et celui qui était sensé subsister une fois toutes alignées, toutes arbitrées. La financiarisation a été cette activité de captation des écarts permise par l’espoir de leur réduction. On voit à quel point cette activité diverge, voire s’oppose, au capitalisme classique fondé sur la captation du profit de production.

Depuis longtemps, nous martelons l’idée que la financiarisation, c’est la création quasi-infinie de papiers, de signes, « money-like ». D’équivalents-monnaie.

« Money-like », cela veut dire que l’on veut faire passer quelque chose pour aussi bon que de la monnaie.

- On fait passer les dépôts bancaires pour « money-like » alors qu’ils ne le sont pas puisque vous n’avez qu’une créance sur la banque et que, si la banque fait faillite, ou subit un run, vous perdez votre argent. La monnaie bancaire n’est équivalente à la monnaie sous votre matelas que par le pouvoir, la promesse de l’Etat et de la Banque Centrale d’empêcher la faillite de votre banque.

- On fait passer les emprunts d’Etats souverains pour « money-like », mais vous savez, pour être porteurs d’emprunts de souverains insolvables européens périphériques, que ce n’est pas vrai. Ils valent moins que la quantité de monnaie pour laquelle ils ont été émis.

- On fait passer le dollar et les bons du Trésor US pour « money-like » mais vous constaterez vous-mêmes dans quelques années qu’ils ne sont « money-like » que si la Fed fait fonctionner la planche à billets, c’est-à-dire les déprécie pour les honorer.

Les valeurs du Trésor US ne sont « money-like » que dans l’hypothèse dialectique de leur destruction et leur remplacement par du nominal. C’est-à-dire par destruction de la valeur réelle de la monnaie.

La crise, c’est cela, la rupture des équivalences. « Money-like » égale monnaie.

Le mode de gestion ou de report de la crise, c’est cela. Créer ou promettre de la monnaie pour maintenir la fiction, l’illusion, l’espoir que les « money-like » valent la monnaie.

D’où, évidemment, la grande revendication des kleptos, détenteurs de « money-like», à savoir que les Banques Centrales créent autant de monnaie qu’il en faut pour stabiliser le marché des « money-like » afin qu’ils fassent leur plein. Cela crève les yeux.

Présentée autrement, la crise est une crise de divergence entre les différents « money-like » avec la monnaie et entre les différents « money-like » entre eux.

Au cœur du capitalisme financier, se trouve ce que l’on appelle l’arbitrage ; réfléchissez-y et vous serez surpris de la richesse de cette évidence.

La globalisation sous l’angle financier est un gigantesque mouvement de convergence où la finance s’enrichit en empochant l’écart sur la réduction des spreads, c’est-à-dire des divergences.

La crise financière est inséparable de la déconvergence, on le voit nettement avec ce qui se passe en Europe. Les banques ont spéculé sur la convergence entre les pays européens et la crise, c’est le constat de l’absence de convergence et de la reprise de la tendance à la divergence.

C’est la création monétaire de la BCE qui, en ce moment, donne l’illusion de la stabilisation du tout, c’est-à-dire de l’arrêt de la divergence.

Convergence égale fabrication d’équivalences.
Divergence égale mouvement de négation de l’équivalence.

Un euro détenu dans une banque grecque ne vaut pas, n’équivaut pas, à un euro détenu dans une banque des Pays-Bas.

Le monde global et l’Europe ont entamé un colossal mouvement de divergence, de rupture des équivalences.

Ce que l’on appelle la fluidité, disparait. On redomestique. On contrôle, on bloque à l’intérieur pour éviter les arbitrages. C’est cela la hausse des impôts, par exemple.
On réintroduit le frottement qui, concrètement, annule les équivalences en s’opposant à leur jeu.

Un euro gagné en Finlande ne vaut plus un euro gagné en Espagne. Le contraire de la globalisation, c’est le rétablissement des barrières aux mouvement des capitaux, des hommes et des marchandises. Par de multiples astuces, on rétablit les octrois, barrières qui empêchent les mouvements, gênent leur fluidité. Qu’est-ce qu’une hausse de la TVA, si ce n’est un octroi, un péage à l’entrée des marchandises qui viennent d’ailleurs?

Qu’est-ce que le sens profond de la taxe sur les opérations financières, si ce n’est la manifestation dialectique de la déconvergence, de la rupture en cours des équivalences et de la tentative de la laisser se manifester?

   FINANCIARISATION

La convergence globale est un mythe. La politique européenne est idiote.

Vous savez, pour nous lire régulièrement, que nous plaçons le concept d’équivalences au centre de nos réflexions économiques, politiques et sociales. Nous soutenons, entre autres, qu’il y a similitude entre notre concept de construction d’équivalences et le mouvement dit de convergence qui caractérise la phase historique mondiale que nous venons de connaître, phase nommée globalisation.

Vous remarquez que nous parlons déjà presque au passé. Pour nous, en effet, la crise a interrompu la globalisation, aussi bien dans sa forme mondiale que dans sa forme plus restreinte européenne, phase européanisation. Les différents ensembles, blocs mondiaux, ne convergent plus. Au sein de l’Europe, on ne converge plus non plus. Les remèdes nationaux à la crise, en fait, accélèrent la déglobalisation/déconvergence.

Les tentatives des gouvernements, écartelés entre leurs objectifs nationaux, domestiques, et leur volonté de poursuivre, malgré tout, la globalisation, sont vouées à l’échec. Ainsi, il est clair que les redomestications, les priorités à l’emploi, comme aux États-Unis, vont dans le sens de l’arrêt et de l’inversion de la globalisation. Ainsi, la Chine a cessé de recycler ses excédents pour financer les déficits de son client américain. De même, le débat sur le fait de déclarer ou non la Chine « Currency Manipulator » va dans le sens inverse de la globalisation. Même chose, le débat français sur les préférences aux produits nationaux, la désinsertion du marché mondial qui sous-tend la pensée, sinon l’action de Montebourg, sont des manifestations de la vigueur des forces de déglobalisation.

Les discussions sur le fiscal-cliff américain qui ne sont rien d’autre que le revers, l’autre côté de la médaille du débat sur le plafond de la dette, illustrent bien ce combat entre les responsabilités mondiales et les responsabilités domestiques. Le choix qui sera fait, qui est, en fait, déjà fait, sera de donner la priorité à la poursuite des stimuli pour soutenir l’activité et l’emploi national, au détriment de la stabilité du système mondial. Ce sera une étape importante dans la déglobalisation, sous couvert, bien sûr, de son contraire: soutenir la demande mondiale, éviter la récéssion. Les déséquilibres américains obligent les autres à prendre des mesures pour s’en protéger.

La poursuite de l’accroissement des déficits américains a, en effet, des effets dialectiquement opposés. D’un côté, elle fragilise en profondeur le système et rend toute correction future impossible; de l’autre, elle permet de refaire un tour, de « kick the can » et de faire semblant de continuer comme avant. L’accroissement des déficits américains déséquilibre encore plus le système au point de rendre tout retour en arrière impossible, mais, en même temps, il donne l’illusion qu’on peut le prolonger.

Creuser le trou de la dette, c’est comme le fait tout bon keynésien, creuser la tombe du système que l’on veut faire durer.

A ce propos, nous vous conseillons d’aller lire les extraits de Keynes publiés sur le blog d’Acrithene.

Nous soutenons depuis des années que le système n’est pas ce que l’on croit, c’est le fond même de notre travail que de le montrer jour après jour. Nous avons soutenu que l’émergence des émergents était un mythe, que le système était hiérarchisé et que les États-Unis étaient le Centre. Nous avons soutenu que jamais il n’ y aurait rééquilibrage, jamais il n’y aurait désynchronisation. Nous avons sans cesse ridiculisé la thèse dite du découplage. Pourquoi? Parce que notre analyse est que la convergence dont on nous a rabattu les oreilles était un mythe. Il s’agissait d’une fausse convergence, une convergence financière, monétaire, provoquée par l’argent facile, par l’Easy Money injecté dans le système américain. Retirez l’argent facile et, aussitôt, vous verrez, vous voyez apparaitre les fameux, les célèbres baigneurs nus de Warren Buffett. Les baigneurs nus, ce sont les imprudents baigneurs globaux de la mer des liquidités.

Il n’y a pas eu d’authentique globalisation, rapprochement des systèmes réels. Ou plutôt le rapprochement des systèmes réels est très, très en retard sur le rapprochement des systèmes financiers. La pseudo globalisation s’est faite sous la conduite du système financier, c’est lui qui a anticipé et tiré les profits de dénivellation, de spread, par avance, et qui, maintenant, se retrouve en porte à faux avec un Réel qui se dérobe, refuse d’aller plus loin, refuse de continuer à se faire laminer, passer sous le rouleau compresseur.

Présentée autrement, la crise est une crise du développement inégal de la finance en regard du développement réel. Ils ont marché d’un pas divergent. Au lieu de se rapprocher, ils se sont écartés. Ainsi, la finance suisse a été très vite à se globaliser, mais le pays suisse est resté ce qu’il est et il se trouve maintenant sous pression pour perdre sa spécificité, ses principes suisses, ses normes suisses, ses valeurs suisses, parce que la position de son système bancaire, vulnérable, le lui impose. L’avance de l’un condamne l’autre à se perdre, à se renier.

Nous sommes heureux de tomber sur une étude de Morgan Stanley, publiée dans Foreign Affairs de Novembre/Décembre. Sous le titre « La Convergence est un mythe », l’auteur Ruchir Sharma développe exactement les thèses que nous développons depuis des années. Il démonte le mythe des BRICS, chiffres à l’appui, ce que nous ne faisons pas. Il démontre que tout ceci est mythe, fondé sur l’extrapolation hasardeuse des taux de croissance des émergents et l’extrapolation des taux de ralentissement des USA et du Japon.

- Il démontre que cette erreur a déjà été faite dans les années 80 pour le Japon.

- Il démontre que ces erreurs sont constantes et que la vraie cause de ces erreurs est l’extrapolation de la poursuite de l’Easy Money. Stoppez l’Easy Money et tout cela s’arrête. Et comme l’Easy Money ne peut durer toujours…

- Il démontre que la négation du risque provoquée par l’aisance monétaire a créé toutes les illusions, cela vous rappelle quelque chose, fidèles lecteurs!

- Il souligne comme nous, que, maintenant, l’argent ne coule plus vers les émergents -l’argent quitte la Chine-, les capitaux fuient les périphériques, les émergents, lesquels émergents, parie-t-il comme nous, vont rester émergents. Nous, nous ajoutons, il faut donc cesser de les aider, la tache est impossible, cesser de se saigner pour maintenir le mythe de la convergence.

Les seules exceptions, selon l’étude, sont les pays du Golfe et les tigres asiatiques, Malaisie, Taïwan,Corée du Sud, Singapour, qui eux ont des atouts propres en dehors de l’Easy Money.

Le Brésil est un mythe, la Russie encore plus. Et si vous regardez la courbe de l’indice chinois des actions, vous voyez, au-delà de la propagande officielle et des imbécilités des étrangers, quelles sont les perspectives de la Chine.

Le ralentissement des occidentaux va continuer car la mécanique à produire du crédit est définitivement grippée, l’effet de stock du crédit paralyse les nouveaux flux. La croissance globale va chuter, de même la progression des échanges internationaux va ralentir.

L’auteur en tire la conclusion que ces phénomènes vont, comparativement, relativement revaloriser les modèles et les pays occidentaux. Nous le pensons aussi, mais sous une forme limitée, réservée aux pays anglo-saxons. L’Europe, empêtrée dans la défense de son européanisation, est en train de perdre le peu d’atouts qu’elle a. Elle se suicide pour satisfaire les agendas politiques et kleptocratiques. Elle lâche la proie pour l’ombre puisqu’au lieu de renforcer les plus forts d’entre elle, elle les affaiblit pour soutenir les plus faibles. L’Europe refuse la sélection, ce qui garantit sa rétrogradation dans le nouvel ordre qui sera issu de la liquidation des illusions du précédent.



Entretien Atlantico/ Bruno Bertez: Pourquoi le carnage sur le yen est une bien plus grande menace pour l’économie mondiale que le fiscal cliff américain
Le blog à Lupus, Bruno Bertez, 30/12/2012 (en Français texte en français )
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Déficit commercial, baisse de la production industrielle, remise en cause de l’indépendance de la banque centrale du pays… un effondrement de la monnaie japonaise est-elle à craindre pour l’économie mondiale ? Inquiétude justifiée ?

Atlantico : Shinzo Abe, Premier ministre du Japon, pourrait remettre en cause l’indépendance de la Banque du Japon afin d’abaisser le yen pour favoriser les exportations et lutter contre le risque de déflation. En effet, traditionnellement excédentaire, le pays a enregistré son cinquième mois consécutif de déficit commercial. Dans le même temps, la production industrielle a chuté de 1,7% en novembre, un niveau au delà des prévisions. La situation économique du Japon et de sa monnaie est-elle plus préoccupante pour l’économie mondiale que ne l’est le fiscal cliff américain ?

Bruno Bertez: Shinzo Abe a été élu sur un programme de changement de politique économique qui consiste essentiellement à mettre la Banque du Japon sous pression. Il a menacé et menace encore du revenir sur l’indépendance de la Banque centrale et de globaliser les politiques fiscales et monétaires Il souhaite que les achats de bonds gouvernementaux et autres actifs soient illimités, que la politique de surabondance monétaire soit poussée à son maximum. Il prétend imposer à la Bank of Japan une révision en hausse de son objectif d’inflation à 2% et évoque la possibilité de prendre des mesures pour décourager l’épargne liquide et ainsi la faire se déverser sur le marché des fonds d’Etat. Sur ce marché, les JGB (Japanese Government Bond, les obligations du gouvernement japonnais, ndlr) courts de 1 à 3 ans ne coûtent que 0,1% au gouvernement. Il semble s’orienter comme les États-Unis de Bernanke vers une politique quasi autoritaire d’entonnoir afin de forcer ceux qui recherchent du rendement à se diriger vers le marché des actions.



Dans ces conditions, les marchés, comme on pouvait s’y attendre, anticipent. Ils font baisser le yen et monter les actions. Certains qui se souviennent du rally Koizumi vont jusqu’à espérer un Nikkei a 13 000 voire 14 000 et un yen à 90 contre dollar. La Bourse monte sous la conduite des valeurs des sociétés exportatrices.

Le Japon connait sa 5e récession en 20 ans , les 2e et 3e trimestre ont été négatifs et le 4e s’annonce mauvais. Les exportations souffrent et la balance commerciale est maintenant déficitaire.Le pays est incontestablement soumis à des forces déflationnistes puissantes, lesquelles se manifestent encore plus clairement quand le marché global est maussade comme il l’est maintenant. Aucun doute que le pays soufre à la fois du ralentissement mondial et d’un yen fort.



Le problème reste cependant que l’on peut douter de l’efficacité des mesures de ce type .Les résultats passés ne plaident pas en ce sens. Cela fait 20 ans que le Japon essaye de stimuler par le gonflement du bilan de la Banque centrale et le déficit de l’Etat, les résultats sont douteux. En revanche, ce qui certain, c’est que la situation financière du pays est sinon dangereuse du moins peu orthodoxe. Le Japon détient les records de déficits et d’endettement en proportion de son PIB. Ceci fait craindre qu’un jour à la faveur d’un choc ou d’un changement de comportement des investisseurs, la confiance ne se dérobe et qu’un terrible enchaînement financier négatif ne se développe. En ce moment, il faut le souligner, c’est l’inverse qui se produit, le Japon est l’endroit ou il faut être.



Bien entendu, il n’est pas question de sous-estimer les difficultés japonaises mais il faut les relativiser. Le pays est spécifique, la mentalité est différente de celle des occidentaux, la croissance n’est pas l’impératif absolu pour les Japonais. On peut avancer l’idée que le modèle japonais est une sorte de modèle post-croissance assez efficace si on fait abstraction des déficits et de l’endettement. Le chômage n’est que de 5% ; la protection sociale est totale, la santé couverte à 100%, le niveau de vie est record, la délinquance quasi nulle, pas de violence, très peu d’incarcération, la durée de vie est l’une des plus longues du monde etc. La croissance n’est pas tout. Mais c’est une société vieillissante et bloquée.

La baisse du yen est dans l’ordre des choses mais il n’est pas assuré qu’elle soit durable. Nous sommes dans une guerre monétaire larvée entre les grands blocs, c’est à qui cherchera à avoir la devise la plus basse et dans une pareille situation les batailles gagnées ne sont que des victoires provisoires.

La baisse du yen ne semble pas préoccupante, il est vrai que la lutte pour les parts de marché est rude mais elle parait gérable Ce qui est sûr, c’est que cela ne va pas dans la direction de solutions au problème de la croissance et du chômage mondial. Le fiscal cliff américain est un grand happening médiatique et politique destiné a masquer la réalité. Les Américains ne veulent pas réduire leurs déficits et contrôler leur endettement. Le débat sur le fiscal cliff n’est rien d’autre qu’un escamotage de la question centrale : le plafond de la dette. D’ailleurs, Obama lie les négociations sur le cliff à la question de rendre le relèvement du plafond de la dette automatique .

Atlantico : Alors que l’économie américaine semble s’améliorer et que les marchés anticipent une éventuelle fin de la ZIRP (politique de taux d’intérêt zéro) en 2014, le yen pourrait se déprécier face au dollar. Un Yen trop faible pourrait-il affaiblir l’économie de l’archipel ? D’ici là, une guerre des changes avec les USA pourrait-elle avoir des effets nuisibles sur l’économie mondiale ?

Bertez : L’amélioration de l’économie américaine est douteuse. Les chiffres sont erratiques, la confiance est instable. Les chiffres de l’emploi ne veulent rien dire, ils traduisent non une reprise de l’emploi mais des modifications de comportement et des découragements. La réalité est que 100 millions d’Américains en âge de travailler sont sans emploi. La réalité est que 47,7 millions de personnes sont à l’équivalent de la soupe populaire, les food stamps. La réalité est que le salaire médian américain ne cesse de chuter, il baissé de 4000 dollars en 4 ans. Par ailleurs, le critère fiable sur l’activité américaine, le nombre d’heures travaillées, ne témoigne d’aucune amélioration.



La demande des consommateurs reste atone malgré l’injection de crédits au niveau fédéral, de crédits pour les étudiants et le retour des ponctions sur l’épargne. La situation financière des ménages est insuffisamment restaurée pour soutenir une reprise de l’économie. L’amélioration des chiffres sur le logement et la construction est spéculative : les banques font de la rétention du stock en portefeuille afin de faire monter les prix, les spéculateurs achètent pour « flipper », faire des différences rapides ou, dans certains cas, pour bénéficier de la demande sur le locatif.

Atlantico : Avec la crise de la zone euro, le Japon, comme d’autres économies, jouit d’un statut de « valeur refuge ». Une amélioration de la situation en Europe en 2013 pourrait-elle remettre en cause cet acquis et se traduire par des taux d’intérêt sur la dette plus élevés pour le gouvernement japonnais sur les marchés ? Quelles en seraient les conséquences ? Les regains de tensions avec la Chine pour les îles Senkaku peuvent-ils également inquiéter les investisseurs ?

Bertez : Le japon jouit d’un statut de refuge par défaut, pas par son attrait propre ; donc des éventuelles améliorations ailleurs pourraient détourner ceux qui cherchent refuge. Comme les autorités japonaises veulent la baisse du yen, cela irait plutôt dans leur sens, à condition que cela reste ordonné. La politique d’achats illimités de fonds d’Etat que le Premier ministre veut imposer à la Bank of Japan exclut toute hausse des taux.

Le peuple japonais connait un regain de nationalisme et la classe politique en joue pour faire diversion. Les Chinois font de même. Nous sommes dans le domaine des gesticulations à usage de politique intérieure. Mais sur le long terme et fondamentalement, des collisions géopolitiques sont garanties entre la Chine et le Japon.


Sur le Japon, je vous renvoie aux conférences de Kyle Bass, qui prévoit notamment que la fin de la route keynésienne pour eux sera enclenchée par l'inversion de la balance courante dans le courant de 2013...

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