mardi 22 janvier 2013

Essor de l’Afrique : mythe ou réalité ?

Essor de l’Afrique : mythe ou réalité ?
Contrepoints, Emmanuel Martin, 22/01/2013 (en Français texte en français )
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L’essor de l’Afrique est-il un mythe ou une réalité ? Une analyse des arguments des « pessimistes » et des « optimistes ».

Un débat sur la réalité de l’essor de l’Afrique sub-saharienne a émergé ce début janvier dans les pages du célèbre magazine Foreign Policy. L’essor de l’Afrique est-il un mythe ou une réalité ? Une analyse des arguments des « pessimistes » et des « optimistes »  s’impose.

« Le mythe »

C’est Rick Rowden, doctorant en économie à l’Université Jawaharlal Nehru à New Dehli et consultant en développement, qui a lancé le débat avec un premier article intitulé "The Myth of Africa’s Rise"(traduit en français par Slate). Remettant en question l’optimisme habituel de revues comme Time ou The Economist sur la croissance de l’Afrique, Rowen attaque : les hausses de PIB ou du revenu par tête des pays africains, l’explosion du nombre de téléphones portables  ou même la croissance du commerce ne constituent pas des indicateurs fiables du développement.

C’est selon lui bien davantage la Valeur Ajoutée Manufacturière (VAM) qui traduit un développement réel, et la comparaison avec l’Asie est instructive à cet égard. Car, selon un rapport des Nations Unies, en Afrique cette VAM a reculé de 12,8% du PIB en 2000 à 10,5% en 2008 (contre 22 à 35% en Asie). La VAM par habitant a stagné ou même reculé dans 23 pays. La part du continent dans la VAM mondiale est passée de 1,2% à 1,1% (13 à 25% en Asie). La part des biens manufacturés dans les exportations africaines grimpe d’un minuscule 1% à 1,3%.

Bref : l’Afrique n’est pas industrialisée donc, selon lui, pas développée. Sa croissance repose sur l’exploitation des ressources naturelles et son économie souffre d’un manque cruel de diversification et de sophistication. Selon l’auteur cette quasi-absence d’industrialisation empêche non seulement de tirer l’économie africaine par des gains de productivité mais aussi d’employer les bras de l’Afrique (de par le fort potentiel de main d’œuvre du secteur industriel), d’où un chômage qui explose, et avec lui, les inégalités.

L’auteur procède alors à une critique des stratégies des institutions internationales ayant consisté à forcer les pays africains à se spécialiser essentiellement dans le secteur primaire et à faire tomber les barrières commerciales. L’absence de politiques industrielles protectionnistes, qui, selon l’auteur, ont marché aux USA, en Europe ou en Asie, serait ainsi la cause de retard de l’Afrique. Rowen reconnaît que les politiques industrielles ont échoué en Amérique latine et… en Afrique dans les années 60 et 70, mais c’est selon lui parce qu’elles ont été mal implémentées, dans un cadre corrompu et dans une logique d’autosuffisance plutôt qu’une logique d’expansion tournée vers les marchés extérieurs. Le développement de l’Afrique passe donc selon lui par son industrialisation, qui nécessite à son tour une politique industrielle. Sans cela l’émergence africaine resterait un mythe.

« La réalité »

L’analyse de Rowen a été vivement critiquée par Charles Robertson et Michael Moran de la banque d’Investissement Renaissance Capital et co-auteurs de The Fastest Billion : The Story Behind Africa’s Economic Revolution. Pour eux il est difficile de balayer d’un revers de main 7% de croissance du PIB annuelle sur une décennie. Rowen commettrait trois erreurs : celle de comparer l’Afrique d’aujourd’hui à l’Asie d’aujourd’hui, plutôt qu’à l’Asie des années 70 ; celle d’oublier que l’Inde qui a sorti des millions de citoyens de la pauvreté ne s’est que très peu reposé sur l’industrialisation (11% de la population active en 1995 comme en 2011) mais bien plutôt sur les services ; et celle d’oublier que l’agriculture est une étape fondamentale du développement, par laquelle l’Afrique devait passer, avant l’industrialisation.

Pour ces auteurs, trois éléments permettent de prédire que l’Afrique sub-saharienne va s’industrialiser à un rythme plus soutenu : le déclin de la main d’œuvre jeune chinoise, l’accroissement du niveau d’éducation en Afrique, les stratégies d’amélioration du climat des affaires en Afrique. Ils ne remettent pas en cause l’idée de politique industrielle défendue par Rowen.

Entre mythe et réalité ?

Il y a sans doute du vrai et du faux dans les deux analyses.

Les pessimistes ont raison de ne pas se reposer sur le PIB comme ultime indicateur de développement. C’est d’ailleurs pour cela que d’autres indicateurs, comme celui du développement humain, existent. Un PIB élevé venant de la manne des ressources naturelles masque un manque de division du travail, de complexité économique dans ces économies – signe d’un véritablement développement économique. Une démographie vivace peut en outre considérablement atténuer la croissance effective du PIB.

Faut-il tant insister sur le rôle de l’industrialisation dans le développement ? Cette vision du développement « par étapes sectorielles » (partagée d’ailleurs par Robertson et Moran) procède d’une téléologie qui passe à côté du fait crucial en économie : se développer c’est avant tout créer de la valeur, que cela soit des fleurs coupées (comme en Éthiopie), des machines ou de la téléphonie.

Quant à  l’instauration de politiques industrielles, on ne peut que rester très dubitatif : comme pour les planificateurs centraux soviétiques, les décideurs politiques n’ont tout simplement pas la connaissance – sans parler, notamment en Afrique, des bonnes incitations – pour mettre au point de telles stratégies dans un monde en perpétuel mouvement. Il y a par ailleurs une vaste controverse quant aux bienfaits supposés des stratégies protectionnistes dans le développement.

Les optimistes ont raison d’insister sur le rôle fondamental du climat des affaires, de rappeler le recul réel de la pauvreté et d’avertir des dangers d’une concentration excessive sur l’industrie. Ils ont sans doute tort d’oublier que la « bonne gouvernance », en dépit de certains efforts, n’est là bien souvent que sur le papier et que l’Afrique est pour le moment caractérisée par l’économie de rente, ce qui rend difficile l’ouverture réelle aux entrepreneurs locaux et, avec elle, les perspectives d’un développement à long terme fondé sur un accroissement de la division du travail.

Cet article me laisse perplexe. Certes, l'industrialisation telle qu'elle a été vécue en occident a nécessité de faire travailler en commun de grandes masses d'hommes et a permis de faire émerger des grandes structures sociales capables de grands projets d'infrastructure et organisationnels. Mais on voit bien chez nous tout ce que système implique en terme d'aliénation, de dérivé impérialiste, de religion de la croissance au forceps, et même d'inefficacité, de rente et d'inadaptabilité désormais à l'âge de la robolution, de l'informatique et de l'Internet...

Et alors que Malthus revient en force, je ne vois pas quel mal il y a à miser sur les ressources naturelles plutôt que sur l'industrie. Surtout si les ressources naturelles sont renouvelables et liées à l'agriculture. Comme si c'était moins noble...

Malgré la très forte fécondité africaine, l'Afrique reste un continent vide.

Il n'y a qu'à se promener dans google images pour voir à quel point son sol reste inexploité... Même dans ses régions les plus peuplées comme le golfe de Guinée.


Agrandir le plan

On pourrait très bien imaginer un essor de l'agriculture africaine, raisonnée, mettant en avant des méthodes peu gourmandes en eau et en intrants... Et ça peut venir des africains eux mêmes, sans que ce soit l'occident qui essaie de lui imposer sa civilisation. Ce dont l'Afrique a besoin en priorité, c'est d'une vaste réforme agraire (re)distribuant la propriété de ce sol à sa population, tout en fournissant l'accès à un savoir partagé, pratique et simple, sur les meilleures pratiques d'agriculture. Un peu comme du temps des colons américains s’engouffrant dans le grand ouest. Le reste suivra tout seul... A quand des Walnut Grove à l'africaine ?

Il ne faut pas perdre de vue la réalité de l'économie, à savoir que le travail repose quasiment toujours sur une transformation plus ou moins évoluée de l'énergie du soleil, comme l'expliquaient les physiocrates.

A mon humble avis, la culture africaine n'est pas faite pour les projets collectivistes industriels à l'occidentale. Faut arrêter de vouloir faire rentrer un truc carré dans un trou rond...

Qu'ils aillent donc chercher du côté de gens comme Claude Bourguignon plutôt...

Et vu comme Malthus est en train de rattraper le monde, c'est pas dit qu'ils soient moins riches en misant là dessus plutôt que sur l'industrialisation... Et ils seront surement aussi plus heureux, alors qu'ils échapperont à l'aliénation occidentale...

Je ne prends pas forcément tout dans le documentaire "Solutions locales pour un désordre global" de Colline Serreau, notamment le ton alter gaucho, mais je ne peux quand même que vous en conseiller le visionnage. Tout simplement parce qu'ils exposent un modèle économique viable :


Sortir de la "révolution" verte, refuser la monoculture industrielle, aller vers l'équilibre agro sylvo pastoral, le BRF généralisé, voila la solution pour l'Afrique...

10 commentaires:

  1. Acrithène avait fais un post sur l'Afrique sub saharienne ("Non, l’Afrique subsaharienne ne décolle pas".)

    yp

    http://theoreme-du-bien-etre.net/2013/01/08/non-lafrique-subsaharienne-ne-decolle-pas/

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    1. Et si on commençait par... arrêter de vouloir à tout prix que l'Afrique "décolle" ? !

      Et si c'était ça le début de la sagesse ?

      Pourquoi vouloir chercher, à leur place, des solutions aux problèmes ders Africains ?

      Qu'on les laisse avec leurs tribus, leur histoire, leurs mythes, leurs malheurs, leurs manières de penser et de faire !

      Démographie galopante, corruption endémique et très profondément ancrée dans les moeurs, prépondérance des ethnies, des tribus, morcellement sans fin, islam dévastateur, conflit... et alors ?

      Chacun chez soi. Voilà le nouveau paradigme.

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    2. Ok, mais à la condition que chaque pays africain rembourse l'intégralité de ses dettes (spéciale dédicace à Normal 1er qui a fait cadeau de 3 milliards d'euros à la cote d'Ivoire l'année dernière)et que nous fermions nos frontières....

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  2. Remarque qui me semble primordiale dans ceux que dit Bourguignon sur la recherche scientifique publique laisser aux mains des grandes entreprises par manque de financement…
    J’ai moi-même travaillé dans un labo de recherche de l’INSERM comme technicien dont une grande partie du financement était assurer par un contrat passer avec un labo pharma pour tester l’efficacité d’un anticancéreux sur un modèle murin. L’étude était censée être indépendante mais le chef de labo tenant absolument à garder de bonnes relations avec se labo et le « médicament » fût très efficace sur le papier moins dans les faits !!!
    Alors je sais que tout ceci n’est pas très bien vu par ici !! Mais une recherche scientifique financée par l’état avec des chercheurs fonctionnaires qui n’ont pas peur de perdre leur boulot, ni leur financement c’est la garantie de l’indépendance des études scientifiques !!
    Ce qui me parait important pour les études préalables à la mise sur le marché de candidat médicament par exemple !!! Moins pour l’étude de la population de nématode dans les marais vendéens !!

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    1. "Mais une recherche scientifique financée par l’état avec des chercheurs fonctionnaires qui n’ont pas peur de perdre leur boulot, ni leur financement c’est la garantie de l’indépendance des études scientifiques !!"

      Triplement faux ; il suffit de regarder l’inexistence de pluralité dans le domaine de la recherche climatologique.

      Aujourd'hui, toute étude lancée qui ne part pas du pré-supposé selon lequel l'homme est coupable de tous les maux et responsable par ses turpitudes industrieuses de sa propre et future extinction ne voit pas l'ombre d'un financement public.

      Et j'en profiterai pour égratigner Berruyer qui censure tout commentaire n'allant pas dans le sens de cet alarmisme anthropo-climatique. Berruyer qui est l'exacte parodie du fonctionnaire moyen "ne pas mordre la main qui te nourrit... (et je sais de quoi je parle, je suis fonctionnaire)

      Non l’État n'est pas garant d'une quelconque indépendance. L'Etat n'est pas plus vertueux par définition, il est composé des mêmes hommes et femmes que celles et ceux qui bossent avec toi (ne parlons pas de l'aveuglement idéologique qui y règne...) ; l'Etat est tout aussi perméable aux lobbys de tous bords (Total, Edf, areva, Siemens pour l'éolien....)

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    2. Je ne suis pas l'état je suis un homme un scientifique (biologiste) qui croit en l'éthique et en sa responsabilité quant aux résultats de ses expériences!! Je ne parle pas de l'état mais d'hommes qui sont libres de publier des résultats qui vont contre l'intérêt des grosses boites pharma ou agro-alimentaires car ce ne sont pas elles qui les nourrissent!! Cela n'empêche pas la corruption mais évite que le système soit biaisé par essence!!

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  3. Bonjour de Djibouti,

    Je connais un peu l'Afrique, principalement la partie de la Corne de l'Afrique.

    Pour répondre rapidement, je dirais : oui et non.
    Oui, les jeunes générations sont de plus en plus conscientes.
    Non, la corruption continue comme avant (ou s'empire, je n'ai pas assez de retour sur plusieurs dizaines d'années pour me faire une idée bien précise).

    On observe par ailleurs un retour de l'islamisation à des degrés divers, ... ce qui ne signifie pas forcément islamisation salafiste, je précise.
    A rapprocher peut-être de cet article que j'ai lu sur le Figaro où l'on parle de ces jeunes en France qui s'affirment catholiques non par tradition, mais par conviction.

    Les chinois sont bien entendu toujours là en Afrique, plus que jamais.

    Bonne journée à tous,

    Gilles

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  4. C'est l'essors de l'afrique ou l'essor de la chine en afrique ? lol

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  5. Personne ne pense tout haut que les Africains ne sont pas au même niveau intellectuel que les Européens ?

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    1. Qui parle de niveau intellectuel ? On parle de culture là...

      Je vois que la police de la pensée veille... Et menace...

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