mercredi 13 février 2013

Bruno Bertez : Le triangle magique du système monétaire international

A lire. Pour une fois que Bertez sort de la seule économie pour regarder côté géopolitique...

Comme le dit Drac, de toutes façons, tout ça, in fine, c'est une histoire de F18 et de S-300...

Les Clefs pour Comprendre du Mardi 12 Février 2013 : Le triangle magique du système monétaire international Par Bruno Bertez
Le blog à Lupus, Bruno Bertez, 12/02/2013 (en Français texte en français )
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On confond souvent « guerre des changes » et « guerre des monnaies ». La guerre, sous cet aspect, est d’actualité, tant en raison de la politique japonaise qu’en raison du débat qui se déroule au sein de l’Europe et encore en raison des réunions internationales G20 et G7.

La guerre des changes, c’est ce que fait le Japon. Il tente d’abaisser le prix du yen sur le marché global. Il le fait dans le but d’élargir sa part dans le marché mondial. Dans le but, si l’on peut dire méchamment, de « piller » la demande des autres pays.

La guerre des monnaies, c’est autre chose. C’est l’affrontement par lequel les belligérants cherchent, par le biais de la monnaie, par le biais du système monétaire, par le biais du système bancaire, par le biais du système de paiement, cherchent à affaiblir leurs adversaires et à les mettre en difficulté. La guerre des monnaies, c’est une tentative d’asphyxie, de paralysie, qui est censée porter un coup fatal à l’adversaire. D’une certaine façon, la guerre des changes est bénigne en regard de la guerre des monnaies.

James Rickards a écrit un ouvrage qui s’intitule « Currency Wars ». Rickards fait état dans ce livre d’une simulation de guerre des monnaies organisée par la CIA, simulation à laquelle il a participé. Pour les besoins de l’édition, Rickards mélange allègrement, on mélange toujours allégrement, suivant en cela Flaubert, Rickards mélange allègrement guerre des changes et guerre des monnaies. C’est normal, s’il n’avait pas fait la confusion, le livre aurait été trop mince et il n’aurait pas pu faire un best-seller d’édition. Dans ce qui suit, nous ne nous intéressons qu’à la guerre des monnaies.



Nous commencerons par une remarque fondamentale; en l’absence de cette remarque, nos développements sont suspendus dans les airs, sans consistance.

Le monde global n’est pas un mode de coopération et de confiance. C’est un monde de concurrence stratégique, pour la domination, le rang, la sécurité. Les grands blocs, sauf l’Europe qui, sous cet angle, n’existe pas, les grands blocs sont compétiteurs, rivaux stratégiques. Nous disons que l’Europe n’existe pas, en ce sens qu’elle n’a pas d’identité, qu’elle vit, tiraillée, à la remorque des États-Unis. Le grand projet de la constitution d’un monde multipolaire incluant l’Europe est un échec. Et ce ne sont pas les rodomontades et soubresauts occasionnels qui y changeront grand-chose. Le système bancaire européen est imbriqué dans l’américain, il est totalement dépendant du dollar pour ses refinancements, ce qui explique d’ailleurs la vassalisation de la Suisse qui est en cours.

La compétition stratégique s’accentue fortement depuis la crise de 2008. Elle avait montré le bout de l’oreille avec la lutte pour l’accès aux matières premières jusqu’en 2006, puis elle a été relayée par la lutte pour l’emploi. C’est la montée des chômages domestiques qui attise les compétitions globales et donc les hostilités.

Parallèlement, la compétition stratégique qui apparait sous sa forme économique se complète d’une compétition/affrontement géopolitique. Un axe de division du monde semblable à celui de la guerre froide s’est dessiné. Il oppose d’un côté les pays dits libéraux, démocratiques d’apparence, aux pays dits « rogues », non démocratiques. On le constate chaque jour, sur tous les sujets, y compris celui des mœurs et des valeurs.

Le nouveau « grand divide », la grande division, a mis en lumière le rôle fondamental de la finance. Les États-Unis, par leur lutte contre le terrorisme au niveau de son financement, par les embargos contre l’Iran, par exemple, ont donné à voir, ont permis la prise de conscience du fait qu’ils contrôlaient le système des paiements mondiaux. Ils peuvent asphyxier un pays, un bloc, réduire à rien ses réserves, ses avoirs bancaires.

C’est le fait le plus important pour la Chine, la Russie, et leurs alliés du bloc des « rogues ». Ils n’ont aucune ressource pour intervenir sur le marché international en cas de conflit avec les USA. Et maintenant, ils le savent. La création d’une ou plusieurs alternatives au système de paiement tenu, dominé par les Américains, est devenue une priorité. Cela prend la forme de tentatives de constituer des zones d’échanges hors dollars et hors banques américaines, ce qui est en cours. Cela peut prendre la forme de prises de contrôle des ressources non dépendantes des Américains et de leurs alliés. Cela peut prendre la forme d’investissements militaires destinés à protéger les routes d’accès aux matières premières. Cela peut prendre la forme de gigantesques installations de stockage, en particulier d’or et de choses précieuses.

A la fois ouvertement, secrètement et indirectement, les pays « rogues » se donnent les moyens d’échapper à la domination américaine et à son monopole du système de paiement. Il est écrit, pour leurs dirigeants, qu’un jour ou l’autre, les États-Unis, cyniquement, égoïstement, par simple logique, seront conduits à utiliser leurs armes. Soit dit en passant, la confiscation de l’or étranger détenu en dépôt aux USA fait partie des armes qui seront utilisées et il est évident que le grand mouvement global de rapatriement de l’or s’inscrit dans le cadre de cette certitude.

Le combat est à fleuret moucheté, on cherche à faire passer pour économique et financier ce qui est déjà stratégique et sera un jour militaire.

Un proche de Poutine, par exemple, déclare : « les États-Unis mettent en danger l’économie globale en abusant du monopole du dollar ». Mais un autre ajoute : « plus un pays possède d’or et plus il assure sa souveraineté », ce qui est déjà plus clair.

La Chine et la Russie accumulent l’or depuis dix ans, cela ressort des statistiques du FMI. Ces achats officiels ne sont qu’une partie de l’iceberg. A côté des achats officiels, il y a les achats indirects, ainsi, la Chine incite ses ressortissants à accumuler l’or physique. Ainsi, la nomenklatura russe accumule des quantités impressionnantes de métal jaune.

Dans l’affrontement en cours, les États-Unis ont encore un atout, une arme considérable, même si elle s’émousse. C’est le fait que le pétrole est payé en dollars. Ceci recouvre en fait l’alliance entre les États-Unis, l’Arabie Saoudite et les satellites des Saoudiens. Le deal américain est complexe mais il se schématise ainsi: nous vous garantissons la protection de vos systèmes tyranniques, autoritaires, contre, à la fois votre pétrole, mais surtout le maintien du dollar comme équivalent pétrole, monnaie de règlement.

Tout est là, dans cette équivalence qui résulte du deal avec les pays non démocratiques producteurs de pétrole. Vous nous aidez à maintenir la position dominante et nous vous aidons à rester en place. Ce qui n’est pas dit, mais est devenu implicite depuis 2008, c’est que l’équivalence pétrole égale dollar joue dans les deux sens, dollar égale pétrole.

Implicitement, les USA acceptent de ne pas spolier les producteurs de pétrole payés en dollars en acceptant, même quand ils inflatent et déprécient le dollar, que le prix du pétrole monte. En quelque sorte, les États-Unis garantissent à leurs alliés producteurs de pétrole l’indexation de leur or noir.

C’est cela, c’est cette situation que nous appelons notre triangle magique, le dollar, l’or, le pétrole.

1 commentaire:

  1. Bon sang, le film est stupéfiant...

    Et le scénar paraît tellement réaliste... et tellement proche dans le temps (conflit israël / iran) !

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