lundi 25 mars 2013

Bruno Bertez : Chypre, la vraie « currency war » est déclarée / et autres nouvelles...

Les Clefs pour Comprendre: Chypre, la vraie « currency war » est déclarée par Bruno Bertez
Le blog à Lupus, Bruno Bertez, 25/03/2013 (en Français texte en français )
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Voici un texte que nous avons publié dans la presse étrangère la semaine dernière, mais ce texte n’est pas passé dans la presse française. Il est vrai qu’il était à la fois trop en avance, voire… Lisez ce texte attentivement. Vous comprendrez à sa lecture que le problème de Chypre n’est absolument pas un problème de faillite. Ce n’est pas un problème de banques, en revanche, c’est un problème qui concerne l’euro et le système monétaire international vu sous l’angle, d’abord de l’impérialisme américain, ensuite du contrôle américain des mouvements de capitaux mondiaux, enfin un problème d’indépendance et de sécurité nationale pour certains pays.

Ayez présent à l’esprit que l’arme suprême des Américains est le contrôle des mouvements de capitaux mondiaux. Le contrôle des réserves mondiales… le contrôle de leurs créanciers.

Ce n’est pas un hasard si la Chine s’est dotée d’une place financière que l’on peut qualifier de place forte avec Hong Kong. Avec toutes les installations, non seulement de banques et de finance, mais les installations prêtes à accueillir des réserves d’or considérables.

Ce n’est pas un hasard si les pays de l’OPEP devenus méfiants développent Dubaï comme place financière alternative et place de stockage de l’or.

Ce n’est pas un hasard non plus si les Russes réfléchissent et s’équipent pour échapper au monopole financier américain. Ils ont compris avec les embargos successifs, en particulier ceux qui visent l’Iran, qu’être créanciers des États-Unis –et maintenant créanciers de la zone euro- était quelque chose de fragile et vulnérable.



Chypre était, il est vrai, une place financière qui accueillait quelques fonds d’oligarques et, surtout, des fonds secrets russes. Mais là n’est pas l’essentiel. Chypre est la plaque tournante de beaucoup de capitaux commerciaux tout à fait licites et clairs de la part de la Russie. La Russie se sert de Chypre pour des mouvements de capitaux commerciaux que l’on peut estimer de 300 à 400 milliards par an. Il est évident que les Russes ont besoin d’une telle place. C’est une question de souveraineté et d’indépendance nationale. Le coup qui a été porté à la place financière chypriote au cours du week-end, la restructuration sous contrôle européen des banques chypriotes, tout cela va à l’encontre non seulement des intérêts, mais également de la souveraineté russe. Le prélèvement qui sera peut-être de 30% sur les dépôts de plus de 100.000 euros est quasi anecdotique en regard des autres problèmes que cette situation pose aux Russes.

Nous avons noté un tournant dans la position russe avec le coup de force de la BCE. La BCE a en effet déclaré une guerre monétaire à Chypre et donc à la Russie. C’est le vrai sens que l’on peut donner à l’expression « Currency Wars ». La vraie « currency wars », le premier épisode, celui qui a une connotation géopolitique, a été déclaré par la BCE, c’est-à-dire par la succursale de la Fed et du pouvoir américain. On notera que ce blocus n’a pas été décrété par les autorités politiques européennes, mais par la BCE, ce qui est proprement incroyable. Le changement de ton russe montre que l’on entre dans un problème non plus d’intérêts particuliers, mais dans un problème d’intérêts d’Etats. Les Russes ne sont pas fous, ils savent prendre une déclaration de guerre pour ce qu’elle est. Une claque n’est pas une caresse.

Nous entrons donc maintenant dans ce que nous n’hésitons pas à qualifier de « currency war ». Le langage diplomatique se substitue aux réflexions personnelles de Medvedev et Poutine. Etant entendu, si vous nous suivez bien, que la diplomatie est la « poursuite de la guerre par d’autres moyens ». En changeant de ton, nous avançons l’hypothèse que nous changeons de régime et de registre.

Ce n’est pas un hasard si les Russes ont retrouvé leur calme et leur sérénité. Ce sont, comme le fait remarquer le commentateur d’une grande banque, d’exceptionnels joueurs d’échecs. On reste calme. On réfléchit avant de bouger les pions.



Première escarmouche : Medvedev a menacé de transformer la partie des réserves russes libellées en euros en dollars. Cela représente la bagatelle de 425 milliards d’euros, si on tient compte de l’officiel et du non-officiel. Ce que l’Europe a misérablement gagné, à peine quelques petits milliards, peut être reperdu en quelques clics électroniques. Pour être sûr que le message est bien compris, Igor Shuvalov a déclaré : « que les green shoots en Europe sont fragiles. La Russie est inquiète car la crise peut affecter l’euro ». Si cela n’est pas un avertissement codé, on se demande ce que cela peut bien être. Mais, nous l’avons dit, les Russes sont d’admirables joueurs d’échecs et le jeu d’un pion cache souvent une stratégie bien plus complexe que l’on ne découvre que quelques tours suivants. L’avertissement direct, c’est-à-dire à l’euro, l’Europe et les Européens, est en réalité un avertissement indirect destiné… aux Américains. Le seul fait d’évoquer un remploi éventuel en dollars conduit tout joueur d’échecs à penser qu’en réalité, dans un temps ultérieur, l’avertissement est destiné aux Américains. En disant que l’on peut choisir le dollar contre l’euro, on distille diplomatiquement l’idée que ce que l’on fait sur l’euro, on pourra le faire plus tard sur le dollar. Les Russes savent ce que c’est qu’une relation de force. Ils savent, comme le savait Ben Laden, que le point faible des États-Unis, c’est la monnaie et singulièrement, d’une part le taux d’intérêt et, d’autre part, le rapport du dollar à l’or.

De deux choses l’une, ou il va y avoir des négociations souterraines qui vont préserver les intérêts russes aussi bien en termes de souveraineté qu’en termes financiers ou en termes commerciaux, ou bien on va évoluer vers un durcissement qui va s’étaler sur de nombreux mois. Ce qui nous met la puce à l’oreille, c’est d’une part les informations en provenance de Russie et, d’autre part, l’utilisation par les Russes du vocabulaire même qu’utilisent les Américains pour qualifier leur tentative de reprise : les « green shoots ». L’expression « green shoots » était en quelque sorte la clé qui permet de décoder le message russe.

L’une des possibilités de rattrapage de la gaffe européenne réside dans les gisements de gaz qui se situent au large de Chypre. Le gaz est stratégique à plusieurs titres pour les Russes, on le sait. C’est ce qui leur permet en particulier de mettre l’Europe en position d’infériorité. Un protectorat russe sur les gisements de gaz chypriotes pourrait fort bien être l’une des victoires cachées que souhaitent nos joueurs d’échecs.





Voici notre texte initial :

« Il faut bien comprendre que la situation de Chypre est tout à fait, tout à fait particulière, et pour la comprendre, il faut faire un détour… du côté de la Russie.

Medvedev a déclaré : « la taxe sur les dépôts bancaires à Chypre s’apparente à une confiscation des comptes étrangers. Cette confiscation est injuste et dangereuse ».

Poutine a déclaré quelques heures après : « Cette mesure est injuste, non professionnelle et dangereuse ».

Ces deux déclarations montrent que nous sommes dans une situation spéciale. Déjà, il y a huit jours, comme nous l’avons dit, les Russes anticipaient une catastrophe à Chypre. Ils sont intéressés. On dit pudiquement le mot « oligarques » pour désigner les intérêts russes qui composent l’essentiel des dépôts chypriotes. Ce ne sont pas les oligarques, c’est le Pouvoir russe. C’est son argent. Nous sommes donc devant un problème géopolitique : l’Europe, sciemment, renie ses engagements à l’égard des déposants pour délibérément spolier les Russes. Nous estimons à plus de 20 milliards les dépôts russes à Chypre. C’est une question essentielle. Le plan européen montre l’incurie des gouvernements incapables de prendre en compte une donnée aussi essentielle. Le plan européen est une véritable déclaration de guerre au Pouvoir russe. Mais il y a plus grave. Le problème de la Russie comme celui de tous les pays non-alignés, non-vassaux des Américains, est de savoir où leurs avoirs sont en sécurité.

La multiplication des contrôles américains, des embargos, crée pour tous les pays non-alignés et leurs dirigeants une redoutable insécurité. L’œil américain est partout, contrôle tout, il peut tout confisquer, tout dénoncer. Les Russes ont déjà dû quitter la Suisse, laquelle s’est inclinée devant les exigences de Washington. L’essentiel des avoirs russes est allé à Chypre, une autre partie à Dubaï, une autre partie à Singapour. Il est évident qu’il y a de moins en moins de place pour se cacher, no place to hide. Les Chinois, en tant que gouvernement et en tant que dirigeants ont le même problème. Attendez-vous à ce que la délitation et la contestation du Système Monétaire International accélère. Attendez-vous à ce que l’accumulation d’or se poursuive. Attendez-vous à ce que la lutte contre le monopole bancaire américain et son contrôle du système des paiements mondial s’amplifie. Chypre n’est “ni too big”, ni “too small to fail”. Chypre est secondaire dans l’affaire en cours, ce qui compte, ce sont les Russes. Les petits déposants chypriotes sont victimes d’un combat géopolitique dont ils ne sont pas responsables et qui les dépasse. »




A noter aussi le signal que cette affaire envoie aux déposants dans les banques : les dépôts ne sont pas garantis... Surtout quand on voit tous ces articles que Chypre n'était qu'un laboratoire à petite échelle de ce qu'ils vont refaire partout :
A Deposit In A Bank Is Not A Riskless Form Of Saving
ZeroHedge, Tim Price Of Sovereign Man Blog, 25/03/2013 (traduire en Français texte en anglais )
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  1. A deposit in a bank is not a riskless form of saving.
    We may not see eye to eye with the FT’s Martin Wolf on many aspects of modern economics and central banking in particular, but he described banks well last week:
    Banks are not vaults. They are thinly capitalised asset managers that make a promise– to return depositors’ money on demand and at par– that cannot always be kept without the assistance of a solvent state.”
  2. When states become insolvent, the piper must ultimately be paid. Fatal, embarrassing insolvency is not a problem that can be perpetually or painlessly deferred.



Et je vous passe également le gadin des bourses aujourd'hui, notamment les valeurs bancaires...

Et en plus des actions, il semblerait que l'euro perde un peu vis a vis des autres monnaies, notamment le rouble et le franc suisse, comme le note ZH. Si ça s'en tient là, on s'en sort bien. Mais m'est avis que ça va être un mouvement de fuite des capitaux sur longue durée... La fuite des capitaux, ça s'organise pas en 24 heures non plus...
uropean Financials Biggest 1-Week Plunge In 8 Months; Russian Ruble Nears 2013 Highs
ZeroHedge, 25/03/2013 (traduire en Français texte en anglais )
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The Russians Are Outtahere: "The Cypriots Killed Their Country In One Day"
Financial Times via ZeroHedge, 25/03/2013 (traduire en Français texte en anglais )
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Via The FT,

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One Cypriot lawyer with Russian clients said he had already been approached by half-a-dozen European banks in locales ranging from Latvia to Switzerland to Germany, some of them promising they could open new bank accounts for his clients in under an hour.

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The Cypriots killed their country in one day,” says Mr Mikhin, referring to Friday March 15, when President Nicos Anastasides accepted the EU’s proposal to seize €5.8bn in emergency funds from Cyprus’s local and foreign depositors.

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“The locals should understand: as soon as the money leaves, the people who go to restaurants, buy cars and buy property leave too. The Cypriots’ means of living will disappear,” he says.

“They are saying we laundered all the money, but they lived on that money for 10 years and forgot about it.”

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Says another Nicosia-based lawyer: “I don’t understand why it is money laundering when it’s in Cyprus, when in London it’s a perfectly respectable company.”

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If the double-taxation treaty is lifted there will be no reason for us to stay in Cyprus,” an oligarch’s Russian lawyer says bluntly.

Mr Mikhin complains that the Cypriots do not appreciate the extent to which Russia has propped up the local economy. “When the Russians leave who is going to stay at the Four Seasons for $500 a night? Angela Merkel?”

But there are signs that a growing number of locals realise how drastic a mass emigration of Russian business would be.

Over the past week, a new billboard has sprung up on the highway between Limassol, the palm-treed beach town favoured by the Russians, and Larnaca International Airport.

Drawing on Russia and Cyprus’s shared Orthodox faith and deep political ties dating back to the Soviet era, the advertisement displays a massive Russian flag, with a desperate plea in Russian underneath: “Brat’ya ne predaite nas!”

“Brothers, don’t betray us!”

4 commentaires:

  1. j'ai jamais vu des clients importants d'une banque se faire tondre par leur banque.ils sont toujours avertis en premier,et ils ont eu largement le temps d'anticiper,c'est toujours les plus petits qui payent.bertez devrait le savoir,quelle naiveté!

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  2. Bref, comme j'ai dejà dis ça sent la guerre...économique dans un 1er temps...

    En tout cas je suis convaincu que les bureaucrates, politiciens et financiers européens sont très fortement influencés voir gentiment obligés par les états unis de mettre à mal la Russie.

    Tant pis pour les ricains si cela retombe sur l'europe, c'est ce qu'ils cherchent : affaiblir le maximum d'état pour ne pas subir seule leur déchéance économique. Mais avant de nous faire couler, ils vont bien nous rincer avant de nous récolter comme des fruits murs.

    Rapellez vous bien une chose cruciale, notre monde derrière les faux semblants de progrès demeure régit par la loi du plus fort. Hors la chine a beau être devenu la 1ère puissance économique juste devant les américains, les états unis demeurent loin devant la 1ère puissance militaire.

    Pour être plus précis, les états unis sont la seule SUPER puissance militaire. Quelle est la différence entre une grande puissance militaire et une super puissance militaire : c'est d'une part d'avoir des armes de dissuasions massives et d'autres part d'avoir la possibilité de contrer d'éventuelles utilisations d'armes de dissuasion massive.

    Le bouclier anti missiles "star wars" des US ne se situent dans les étoiles ou les satellites mais dans le maillage terrestre et maritime qu'ils ont développés via toutes leurs bases militaires et notamment celles de l'OTAN.

    Comment on contre une attaque nucleaire ? en interceptant le tir au plus près de l'émetteur. Ce qui veut dire, admettons un scenario incroyable ou un pays du moyen orient décidait d'atteindre les états unis par une missile nucleaire et bien les états unis grâce à leurs bases en europe de l'est notamment feraient exploser à la base (au mieux) ou en vol (potentiellement au dessus de l'europe) le missile en question.

    Nous sommes dans un secret de polichinelle, ou les américains parce qu'ils sont l'unique SUPER puissance militaire peuvent dicter par un odieux chantage basé sur la loi du plus fort, tout ce qu'ils veulent aux autres états du monde.

    Ils nous faut nous faut nous mobiliser, pour nous dissocier de cette hégémonie américaine, c'est possible !

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  3. C'est plus complexe que ça pour plusieurs raisons:
    1- avoir l'armée la plus avancée technologiquement n'implique pas automatiquement la victoire : cf guerre d'Indochine, du Vietnam où les français puis les US on finalement perdu
    2- la guerre coûte cher: les US n'ont plus vraiment les moyens de dépenser des fortunes en guerre d'agression
    3- il faut noter que les US ont toujours cherché la confrontation avec des armées moyennes voir faibles : l'Irak en 1991 sortait épuisé de la guerre contre l'Iran. En 2003 il sortait d'un embargo de l'ONU et de la destruction de la première guerre du Golfe. L'Afghanistan en 2001 sortait d'une guerre contre les russes . Et la Lybie? L'armée Lybienne n'effrayait pas grand monde.
    4- l'armée syrienne semblait prenable. Surprise cela fait 2 ans que la Syrie tient: et qui est derrière ? La Russie.
    5- suite du 3 et du 4 la Russie c'est un autre calibre : une grosse armée avec un esprit de revanche et pas de jolis missiles.
    6- les US ils veulent faire la guerre sans perdre de soldats (guerre propre ) avec des drones. Problème : à un moment il faut des troupes pour investir le territoire comme au Mali pour l'armée française
    7- les Russes pour eux perdre des hommes pas de souci : cf les mémoire du général Georgui Joukov voire la bataille de Moscou et Stalingrad
    8- les USA sont encore une démocratie : quand la société civile découvre les crimes de guerre de leur armée ils deviennent pacifistes: cf Vietnam et Abu Grahib.
    Enfin 9 quand on gagne la guerre il faut ensuite gagner la Paix les US ont tellement gagné en
    Afghanistan qu'ils doivent parlementer avec des talibans "modérés" (sic) et ce 11 ans après

    Donc je vois très mal les USA se lancer dans une guerre frontale avec les russes. Par contre une cyber guerre ou des conflits par procuration comme en côté d'ivoire ou en Centrafrique pour empêcher les Russes et les Chinois d'exploiter les richesses, oui. D'ailleurs , le seleka en Centrafrique ils les ont eu ou leur armement ??

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    1. Pour le 3, j'ai vu un témoignage d'un général Irakien qui, lorsqu'il a vu les amerloques, a dit à ses hommes la mort dans l’âme, de s'habiller en civil et de se barrer. Les hommes sont plus civilisés de nos jours.

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