lundi 1 avril 2013

Bruno Bertez : La guerre monétaire se déroule sur tous les fronts

L’Edito du Dimanche 31 Mars 2013 : La guerre monétaire se déroule sur tous les fronts Par Bruno Bertez
Le blog à Lupus, Bruno Bertez, 31/03/2013 (en Français texte en français )
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On parle beaucoup, ces derniers temps, de « currency wars ». On en parle à tort ou à travers, à propos de choses très différentes. Les « currency wars » sont, comme le nom l’indique, des actes de guerre dont la monnaie se trouve au centre. Des actes de guerre, agressions ou ripostes.

Ces agressions peuvent être multiples et surtout recouvrir des actes et des situations différentes. Notre hypothèse, depuis le début de la crise financière ouverte de 2008, est que nous sommes entrés dans une guerre froide monétaire.



La crise pose la question de savoir qui va trinquer, qui va payer en termes de nations, de groupes sociaux, d’ensemble économique. La croissance facile disparaît, la question de la destruction du capital et des dettes anciennes se pose ; la question du chômage devient aigue. La crise provoque des réaménagements et, dans ces réaménagements, certains seront gagnants, d’autres seront perdants.

C’est cette sorte de compétition stratégique de plus en plus agressive et de moins en moins coordonnée que recouvre l’expression de « currency wars ».



Les peuples ont beaucoup de difficultés à admettre que l’on vit dans un monde d’affrontements sans pitié réelle, camouflés par des discours angéliques. Au niveau global, c’est le règne de la force qui domine ; pourtant, tout est habillé du manteau ou du voile de la concertation. Il y a une sorte d’accord tacite entre les grandes nations pour faire comme si. On essaie, avec de plus en plus de difficultés il est vrai, de maintenir la fiction de l’harmonie universelle, tout le monde est beau, tout le monde est gentil.



Tout se passe comme s’il y avait un double phénomène pour expliquer cette situation paradoxale d’un monde d’affrontement sans pitié d’un côté, et d’un discours lénifiant adressé aux peuples, de l’autre. Les nations s’opposent les unes aux autres, mais, pour conserver prestige et crédibilité, les gouvernements évitent de mettre les conflits avec l’étranger sur la place publique. Voire les chefs gouvernements s’embrassent pour les caméras et étalent leur connivence.





Nous expliquons cela de la façon suivante, les nations sont compétitrices, rivales, mais les gouvernements sont complices pour maintenir leur pouvoir sur les peuples et ils savent qu’il vaut mieux, pour y parvenir, afficher la solidarité que les conflits.

Il y a double jeu institutionnalisé par suite de convergence d’intérêts bien comprise. Pour parler clair, tout se passe comme si les Pouvoirs se disaient, nous sommes ennemis, mais nous avons un intérêt commun, qui est celui de rester en place et de tromper les peuples. Il y a un intérêt supérieur, un intérêt de classes dominantes qui prime sur la logique de l’affrontement avec l’extérieur. Le principal ennemi, nous pesons nos mots, des classes dirigeantes, ce sont les peuples.



Le découpage archaïque, marxiste, des pays en classes de capitaliste et prolétaire est une mystification qui permet d’empêcher de percevoir et de formuler clairement le vrai clivage, le vrai découpage, qui est celui entre classes dirigeantes et classe dirigée.

La vraie ligne de partage de nos sociétés n’est pas l’argent ou le capital ; la vraie ligne de partage, c’est le Pouvoir. Un exemple, la solidarité de classe est plus grande entre Bernard Arnault et le faux couple Hollande qu’entre Hollande et les troupes de la CGT. Il nous souvient d’un temps où, patron de presse, nous négociions en cachette avec les dirigeants syndicaux sur le dos des salariés…



La lutte des classes, la fausse, permet la division de groupes sociaux qui, normalement, devraient s’allier pour mettre à la porte toutes les cliques au Pouvoir. C’est une chose que l’on peut toucher du doigt s’agissant de la question de l’euro. Les classes dominantes de gauche, de droite et du trou du milieu, sont alliées, font bloc, pour sauver leur monnaie sur le dos des peuples, sur le dos des générations présentes et futures. Il est impossible, dans le cadre de cette coalition, de faire porter le débat sur la validité des choix actuels, sur leur coût, sur leurs conséquences non voulues. Ils sont solidaires pour maintenir la chape de plomb.



Les guerres monétaires, disons-nous, sont multiples et c’est certainement cette multiplicité qui entretient la confusion, confusion qui empêche une claire prise de conscience.

On a parlé récemment de guerre monétaire à propos de la dévaluation de la monnaie japonaise, puis de la livre sterling. C’est l’acception la plus classique, celle qui est rentrée dans l’histoire lorsque, dans les années 1930, les Anglais ont tiré, décroché les premiers. Cet acte de guerre économique consiste à essayer de voler la croissance de ses partenaires commerciaux, à essayer de leur exporter son chômage. Nous sommes dans une de ces guerres, une guerre évidente, mais que les gouvernements refusent de reconnaître, car, s’ils le faisaient, les pressions seraient fortes en faveur de l’escalade, ce qui déboucherait sur la séquence inflation, récession et dislocation. Les classes dominantes font l’autruche pour ne pas relever les défis, cela est particulièrement vrai de l’Europe qui, sous la conduite des Allemands, mène une absence de politique de change suicidaire.



La guerre du change, ou guerre de l’avilissement du change, masque une guerre beaucoup plus fondamentale, la vraie guerre est celle des monnaies, celle du système monétaire international dissymétrique, conçu et imposé au seul bénéfice du dollar. Le système monétaire international donne aux États-Unis la possibilité de créer autant de monnaie et de crédit qu’ils le veulent. C’est à dire de dépenser sans compter et de drainer à leur profit les richesses réelles mondiales. Ils accumulent les déficits, paient leurs factures internationales en monnaie de singes, en jetons, en billes inconvertibles dont les créanciers, ils le savent maintenant, ne verront jamais la contrevaleur. Ce système leur permet de financer le beurre et les drones. Pas besoin de se priver pour payer sa suprématie militaire, c’est le reste du monde qui est mis à contribution. C’est le tribut de la Pax americana.





En 2008, les Chinois, les Russes et les Européens ont tenté de profiter de l’affaiblissement passager des États unis pour faire glisser le système monétaire, réformer le FMI, bref, pour imposer une réforme de ce régime par trop dissymétrique. Le choix américain de la fuite en avant, la division des Européens, l’absence de clairvoyance de Sarkozy, ont empêché la constitution d’un front solide face aux Américains. La montée des difficultés intérieures en Chine, la fragilité russe ont fait le reste. L’ambition de saisir l’opportunité a été sinon perdue, du moins repoussée. La guerre, sur ce front monétaire, est devenue guerre des tranchées. Les Chinois, les Russes, certains émergents, se préparent, s’enfouissent, pour être en position de supporter un conflit plus aigüe, plus ouvert. Les Chinois, les Russes et leurs alliés accumulent l’or jaune, sécurisent l’or noir et le gaz, futures monnaies d’échange.

En particulier, les opposants ont pris conscience du fait que la puissance monétaire américaine c’était sa dette. La dette américaine et la persistance des déficits ont structuré le système bancaire international, le système des paiements internationaux, de telle façon que les Anglo-saxons contrôlent tout, voient tout. En matière financière, les maitres ont érigé un panopticon qui leur permet de tout surveiller, tout contrôler, tout bloquer. Véritable prison dont ils ont, encore à ce jour, seuls, la clef...

De telle façon que les rivaux, tout étant très riches de créances, soient, en réalité, très faibles puisque leurs créances sont logées… dans le système qui est contrôlé par l’ennemi potentiel. Les embargos et blocus américains, auxquels s’est jointe récemment la BCE qui a décrété le blocus bancaire de Chypre, ont donné à réfléchir. La BCE est vassale de la Fed, elle a besoin, en cas de coups durs futurs et probables, sinon certains, de pouvoir compter sur les swaps en dollars des Etats-Unis.





Le combat de tranchées passe par la désintrication des systèmes bancaires des pays « rogues », opposants, du réseau mondial, la mise en place de système de trocs et de règlements hors du pouvoir anglo-saxon, la mise en place de zones monétaires alternatives, la constitution de centres financiers autonomes, d’installations de stockage de l’or, de marchés de capitaux protégés, etc. Il y a aussi beaucoup d’autres mesures en cours ou en préparation, mais on voit déjà clairement avec ces exemples ce dont il s’agit. Il faut ajouter les réflexions en cours sur l’ordre juridique mondial, lequel est, à ce jour, entièrement dominé par les Anglo-saxons. On prend acte du refus américain de donner la clef du FMI et d’y partager le pouvoir, on prend acte de l’usage de la violence cachée par le biais des embargos financiers et bancaires.

La durée du combat de tranchées n’est pas prévisible, le temps de l’histoire n’est pas le temps des individus. Le cours de l’histoire est chaotique, même si le sens est évident. L’histoire bégaie. La guerre froide financière peut durer longtemps comme elle peut s’accélérer. On se souvient du rôle de facteur déclenchant de la faillite du Krédit Anstalt en son temps. Il y a le hasard d’un côté et les terrains propices de l’autre. [ ! ]

Ce qui paraît évident, c’est que la voie suivie, imposée par les États-Unis, conduit à un renforcement des contradictions qui débouche sur une crise beaucoup plus grave. On achète du temps au prix de l’aggravation des déséquilibres futurs, de l’exacerbation des tensions sociales. On détruit en profondeur le système et les principes sur lequel il repose, on brise les alliances, on fait éclater les sous-ensembles comme l’ensemble européen. On mine la confiance et les légitimités, etc.

Les solutions en cours pour préserver l’ordre ancien, ou le désordre ancien, brisent les cohésions sociales, nationales et internationales. Quand le butin à se partager se réduit, les antagonismes s’exacerbent. C’est une loi de la vie.





On parle peu de la troisième guerre monétaire et c’est presque un sujet que nous déflorons. Nous travaillons depuis longtemps dans ce cadre de réflexion et ce n’est pas un hasard si nous avons popularisé, il y a longtemps, les concepts de « répression et de violence financières ». Ce n’est pas un hasard si nous avons listé et expliqué les mesures de répression financière, leur sens et leur nécessaire dérive, vers de plus en plus de confiscation au profit des États et de la finance.



La répression financière consiste à faire payer les erreurs, fautes et crimes, des classes dominantes kleptocratiques, ploutocratiques, par les peuples. C’est notre fameux tiers payant. A faire payer les peuples par le racket fiscal, par les taux d’intérêt négatifs qui amputent les épargnes, par l’inflation de monnaie Banque Centrale au seul profit des financiers… La panoplie vient de s’enrichir normalement par la confiscation d’une partie considérable des dépôts bancaires à Chypre. Cela avait été fait en Grèce par des prélèvements automatiques sur les comptes, mais on en avait peu parlé. On étudie la question en Espagne, en Italie, on prépare les arsenaux législatifs et règlementaires au niveau européen et dans certains pays. On réétudie la question des frontières et des polices.

Ce phénomène, nous l’appelons la guerre monétaire de l’intérieur, contre les citoyens, contre ses propres ressortissants. Notez bien que la guerre monétaire contre ses ressortissants peut se dérouler sur le front extérieur. Ainsi, quand on assiège la forteresse Suisse avec l’appui des socialistes locaux, en réalité, c’est une guerre domestique délocalisée. Ainsi, quand on fait pression pour l’abandon du secret bancaire, quand on taxe unilatéralement les ressortissants à l’étranger, c’est de la guerre monétaire contre ses propres citoyens, masquée par une guerre contre les pays dits non coopératifs. La guerre des Américains contre la Suisse, le Lichtenstein, ne s’analyse pas autrement.







On remarque que les arguments moraux, dont tout le monde se fiche en réalité, s’arrêtent aux portes du Delaware, des Caraïbes ou des Iles anglo-normandes. Certains pays ont compris qu’il fallait préserver le fond d’investissement et de domination futurs, ils conservent des sanctuaires pour leurs classes klepto-dominantes. La montée de la social-démocratie s’inscrit dans le cadre de la guerre monétaire contre les peuples, contre les dominés. La social-démo, c’est ce qui gère les valeurs dites de progrès, les médias, les émotions, les perceptions simplettes et simplistes, spontanées, spontanément dictées, des citoyens. C’est ce qui, ouvertement ou souterrainement, sème la résignation et la culpabilisation des dominés. Chacun interprètera.

A la différence de l’époque qui a précédé 1971, le pouvoir de klepto-dominants n’a plus de limite naturelle en matière monétaire.

Pour deux raisons:

La première est que les monnaies n’ont plus de référent et que, dès lors que tout le monde les avilit et les inflate, au sens propre d’en augmenter la quantité, le peuple ne le voit pas. Il vit dans le nominalisme imbécile. Il a beau constater, toucher du doigt la hausse des prix, souffrir de la chute de son pouvoir d’achat, il doute de ce qu’il voit. L’estampille des médias et des syndicats manque pour que le peuple ait confiance en ce qu’il touche chaque jour du doigt: la dérive folle des prix. Et bien sûr, celle de la qualité. ..

Les prix en France exprimés en euros ont rejoint cette année les prix en France d’avant l’euro, qu’importe, le peuple avalise la propagande de la « maîtrise des prix ».

Les cours des changes ne donnent aucune indication, puisque toutes les monnaies subissent la dépréciation. On mesure avec des élastiques. Les dévaluations ne sont plus redoutées, elles ont cessé d’être des sanctions. Elles sont un signe de force, voire d’arrogance.

Il n’y a plus de limite naturelle en matière monétaire et on peut pousser la guerre contre les peuples aussi loin que l’on veut. Pourquoi? Dans les temps anciens, la spoliation butait sur le mur de l’argent, L’épargne se rebellait, fuyait, refusait de souscrire aux emprunts du gouvernement ou de financer les entreprises. Il est fini le temps où l’on parlait du pouvoir de l’épargne « du plébiscite des porteurs de bons ». Ce temps est révolu. Les gouvernements ne sont plus « emmurés », ils ont abattu le mur de l’argent domestique, celui des citoyens en utilisant le crédit. Ce sont les banques qui financent les gouvernements, les banques domestiques et les banques internationales, pour le compte du grand capital spéculatif globalisé.

On peut se passer et on se passe de l’épargne. Elle n’a plus son mot à dire, on n’a plus à la cajoler ; au contraire, on peut la tondre à merci. En revanche, on se doit de peloter les banques, la grande Finance, de coucher avec elles. On peut détruire les héritages, taxer les économies de son peuple, amputer ses retraites, prélever sur les comptes de dépôts ; peu importe, les citoyens ont été dépossédés de leur pouvoir de sanction, de leur pouvoir de faire la grève financière. On se passe d’eux.



Dans le cadre de la guerre monétaire de l’intérieur, les dominants copinent entre eux, financiers, banquiers, classe politique, hauts fonctionnaires, ultra riches, MEDEF, médiacrates, etc.

La politique qui sert de masque à la guerre monétaire contre les peuples, se résume à ceci, un prélèvement sur l’actif privé des citoyens au profit du passif sans limite du public. Pour que l’ordre kleptocratique puisse se reproduire. Et ne pas être trop contesté.

La social-démocratie a lancé dans les années 30 le thème de la bastille de l’argent. Une belle image. En ce temps-là, ils parlaient de la prendre la Bastille, aujourd’hui… ce sont eux qui la défendent. Contre les sans culottes des classes moyennes.

La guerre monétaire contre les citoyens est multiforme. Et c’est pour cela que la prise de conscience en est difficile. Et puis elle est technique.



Qui comprend que le problème de la déflation, c’est le fait que le tiers de la masse monétaire mondiale est gelé, que ce tiers est stocké, neutralisé par la Banque et la Finance et que tout le problème est de réalimenter la circulation de cette monnaie.

Qui comprend qu’au lieu de forcer, de faire en sorte que ce stock gelé par la finance, soit remis en circulation, on préfère amputer le petit capital des citoyens, leur serrer la gorge pour les forcer à se départir de leurs réserves de précaution contre les aléas de l’avenir, et que s’ils ne le font pas, alors on les oblige en les menaçant d’amputation?

On veut que les citoyens remettent dans le circuit leurs maigres réserves pendant que la Finance et la Banque font des stocks. Car tel est le sens des menaces, même plus voilées des eurocrates, qui disent à l’épargne et aux citoyens, maintenant c’est à vous de payer, c’est à vous de sauver vos banques. Et on précise bien, ce sont vos banques !

Drôle de système que celui dans lequel l’épargne ne sert plus à financer les investissements, mais à éponger les pertes des banques.

Les Allemands n’hésitent même plus à l’écrire et à le publier. L’un des objectifs annexes visés par les eurocrates en menaçant les dépôts bancaires est de faire peur, d’inciter les gens à dépenser leur épargne. Dans une note de la Deustche Bank, J.Reid ose écrire : « peut-être que le maitre-plan qui sous-tend toutes ces mesures est de forcer les gens à dépenser leur argent plutôt que de le garder en dépôt ».

1 commentaire:

  1. Le système n'a plus de gouvernail, on peut supputer n'importe quelle arrière pensée derrière les évènements qui nous tombent sur le paletot, que ce soit la consommation qui soit l'objectif d'une amplification par des menaces sur l'épargne etc... il n'y a plus de confiance entre les acteurs dits "majeurs" dudit système. Chacun y va de son petit coup fourré, de sa petite combine pour contourner les contraintes pour falsifier des avoirs pourris et les refiler à d'autres. A nous tous de réinventer autre chose qui tendra vers plus de vertus. On dit souvent que la vertu est fille des contraintes.Eh bien, qu'on se retrousse un peu les manches et qu'on s'y mette à plancher sur l'introduction de contraintes COMPTABLES imparables !!

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