samedi 13 avril 2013

Déchainement de la matière

Voila un texte que l'on m'a poussé en commentaire, et qui éclaire et met des mots précis sur ce sur je ressens et exprime confusément :

pour un catastrophisme éclairé, Jean Pierre Dupuy, 2002 : Toute valeur d’usage peut être produite de deux façons, en mettant en œuvre deux modes de production : un mode autonome et un mode hétéronome. Ainsi, on peut apprendre en s’éveillant aux choses de la vie dans un milieu rempli de sens ; on peut aussi recevoir de l’éducation de la part d’un professeur payé pour cela. On peut se maintenir en bonne santé en menant une vie saine, hygiénique ; on peut aussi recevoir des soins de la part d’un thérapeute professionnel. On peut avoir un rapport à l’espace que l’on habite fondé sur des déplacements à faible vitesse : marche, bicyclette ; on peut aussi avoir un rapport instrumental à l’espace, le but étant de le franchir, de l’annuler, le plus rapidement possible, transporté par des engins à moteur. On peut rendre service à quelqu’un qui vous demande de l’aide ; on peut lui répondre : il y a des services pour cela.

Contrairement à ce que produit le mode hétéronome de production, ce que produit le mode autonome ne peut en général être mesuré, évalué, comparé, additionné à d’autres valeurs. Les valeurs d’usage produites par le mode auto­nome échappent à l’emprise de l’économiste ou du comp­table national. Il ne s’agit certes pas de dire que le mode hétéronome est un mal en soi, loin de là. Mais la grande question qu’Illich eut le mérite de poser est celle de l’articu­lation entre les deux modes. Il ne s’agit pas de nier que la production hétéronome peut vivifier intensément les capaci­tés autonomes de production de valeurs d’usage. Simple­ment, l’hétéronomie n’est ici qu’un détour de production au service d’une fin qu’il ne faut pas perdre de vue : l’autono­mie. Or l’hypothèse d’Illich est que la « synergie positive » entre les deux modes n’est possible que dans certaines conditions très précises. Passés certains seuils critiques de développement, la production hétéronome engendre une complète réorganisation du milieu physique, institutionnel et symbolique, telle que les capacités autonomes sont para­lysées. Se met alors en place ce cercle vicieux divergent qu’Illich a nommé contreproductivité. L’appauvrissement des liens qui unissent l’homme à lui-même, aux autres et au monde devient un puissant générateur de demande de substituts hétéronomes, qui permettent de survivre dans un monde de plus en plus aliénant, tout en renforçant les condi­tions qui les rendent nécessaires. Résultat paradoxal : passés les seuils critiques, plus la production hétéronome croît, plus elle devient un obstacle à la réalisation des objectifs mêmes qu’elle est censée servir : la médecine corrompt la santé, l’école bêtifie, le transport immobilise, les communi­cations rendent sourd et muet, les flux d’information détrui­sent le sens, le recours à l’énergie fossile, qui réactualise le dynamisme de la vie passée, menace de détruire toute vie future et, last but not least, l’alimentation industrielle se transforme en poison.

Ce qui est ici en question est la critique du projet technicien qui caractérise la société industrielle. J’entends par là la volonté de remplacer le tissu social, les liens de solidarité qui constituent la trame d’une société, par une fabrication ; le projet inédit de produire les relations des hommes à leurs voisins et à leur monde comme on produit des automobiles ou des fibres de verre. L’autoroute, le rein artificiel et l’Internet ne sont pas seulement des objets ou des systèmes techniques ; ils trahissent un certain type de rapport instrumental à l’espace, à la mort et au sens. C’est ce rapport instrumental, le rêve de maîtrise qu’il recouvre que la critique se doit d’analyser pour en mesurer les effets délétères. Car il ne faudrait pas qu’en voulant dominer la nature et l’histoire par leurs outils, les hommes ne réussis­sent qu’à se faire les esclaves de leurs outils.

De toutes façons, on le voit bien qu'on est à la fin d'un système dégénéré. J'en reviens à ma petite lubie, l'architecture. Rien ne décrit mieux un système que l'architecture qu'il est capable de produire.

Et alors qu'on est censé être au sommet de ce que l'humanité peut apporter, le système n'est plus capable que de produire ça :



Quand avant, il était capable de produire ça :


On est à la fin de quelque chose...

L'économie "hétéronome" a tout phagocyté.

Et ce pour des raisons que j'ai déjà expliquées ici, d'un besoin absolument nécessaire de croissance. Il faut augmenter le flux travail salarié/consommation marchande, pour pouvoir sans cesse augmenter le tribut prélevé sur l'activité économique réelle, pour fournir tant la rente étatique de gôche que la rémunération du faux capital de droâte.

Tout ça d'une certaine manière pour faire tenir debout le ponzi de dette et les bilans des banques.

Si le vélo arrête d'avancer, tout tombe.

Et si au départ, l'hétéronomie a eu de réels progrès à apporter, on sent bien que désormais, le "progrès" va devenir carnassier.

9 commentaires:

  1. Comme l'avait déjà prévu et analysé Ivan Illich:

    -"La société sans école"

    -"Némésis médicale",etc...

    RépondreSupprimer
  2. Pour avoir sué sur des chantiers pavillonnaires et les cages à lapins, l'intérieur c'est encore pire ! On croirait que c'est même prévue que tout se casse la gueule juste après la garantie décennale !

    RépondreSupprimer
  3. Pas mal cet article. Autonome vs Hétéronome ... je parlais plutôt de décentralisé / centralisés.

    Quand à être a la fin de quelque chose ... lol
    Tu projettes ta situation perso, tes espoirs perso sur le monde. Tu fais l'erreur de beaucoup : croire que le système va les obliger a changer leur propre situation qu'ils ne parviennent pas a changer.

    Ca marche pas comme ça.

    La seule chose qui peut finir c'est ta situation personnelle, notamment ton dilemme perso ... probablement vis à vis de ta famille, vu que c'est le frein que tout le monde rencontre. Tous ceux qui ont des enfants sont prisonniers du système. Parce que TINA pour eux (les enfants).

    Tu essayes de convaincre qui au juste ? moi je dirais que c'est quelqu'un de très proche de toi ;-)

    Quand tu franchira ce cap, si tu le choisis ... beaucoup de choses changeront, et tu ne verras plus de "fin de quelque chose" la ou il n'y en a pas, parce que tu l’espères pour toi.

    Finalement la famille c'est le premier et le dernier biais cognitif.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Non, tu vises à côté là.

      C'est pas par rapport à ma famille.

      C'est par rapport à moi même.

      Je suis partagé.

      Je sais pas où placer le curseur. Entre tradition et modernité.

      Sur l'école, on peut pas tout jeter non plus. Hier je suis allé chercher la petite à la cantine de la maternelle. Faut voir comment c'est bien tenu. Les enfants sont bien gérés. A 4 ans, ma petite sait écrire son nom, et plein d'autres mots... La question n'est pas aussi simpliste que ça...

      En fait, c'est moi que je cherche dans cette affaire.

      Supprimer
    2. et vis à vis de ta femme mon très cher Tonio ?
      arrives tu à te dévoiler, à partager comme tu le souhaites ?

      on a tous ce problème, il me semble, avec nos conjoint(e)s.

      yongtai

      Supprimer
    3. Ok Tonio, je comprends, mais les femmes en général vont se montrer plus conservatrices une fois leur mode de vie établi.
      Si un jour tu décide de changer, c'est la que tu risque d'avoir des difficultés. Tu n'en est peut-être pas encore la.

      Mais la ville, c'est pas hyper sain pour les enfants ... habitués aux béton et aux grilles partout, ils ne peuvent pas apprendre la liberté dans les forêts, ni a aimer leur lieu de vie. Enfin c'est un vrai débat, il faudrait plus que quelques lignes.

      Je m'interroge aussi sur la manière de placer le curseur, mais je ne vois pas pourquoi opposer les 2. Tu peux très bien garder des traditions et une spiritualité tout en ayant une imprimante 3D et des panneaux solaires chez toi.

      Pour moi (mais c'est à discuter) le débat est ailleurs, plutôt entre "centalisation / décentralisation" ou quelque chose de ce genre.

      Supprimer
  4. Si tu as l'impression de ne pas penser comme les autres tonio, d'etre en perpetuel décalage avec beaucoup, et que quand tu penses, ta pensée ressemble a une etoile ou un arbre, je t'invites à faire des recherches sur le theme 'HP' ou 'surdon'.

    (ce message n'a pas forcément vocation a etre publié)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Le bloggeur semble dépourvu de réelle culture, autre que sensationnelle ; il ne comprend rien à l'art, à l'architecture et à la musique et se permet de donner des leçons pour les pauvres ; mais il sait y faire, car d'autres plus débiles encore (ou en tout cas aussi débiles) y vont à grands coups d'immigration, de "culture" (laquelle ?!!!! la leur sans doute, i.e. rien ou pas grand chose), de débilités survivalistes et/ou sensationnelles (ce qui est souvent "pléonasmique"), de l'OR (la valeur sublime de l'OR, l'OR mon amour, l'OR mon protecteur !!!), et j'en passe. Le tout est d'en rire, et de profiter de ce blog comme ramassis de sensationnalisme béat pour pouvoir se divertir.

      Supprimer
    2. Mouai, c'est joyeux.

      Personnellement pour me divertir j'écoute ça :

      http://www.youtube.com/watch?v=o8j13_MyojI

      Lâcher prise, sentir le flux de la vie, le reste n'est qu'illusion de l'esprit.

      Supprimer

Si votre commentaire n'apparaît pas tout de suite, c'est normal. Il doit être validé avant publication.