jeudi 29 août 2013

h16 : La société française à deux étages

La société française à deux étages
hashtable, H16, 29/08/2013 (en Français texte en français )
→ lien
J’ai récemment parlé d’immobilier et aujourd’hui, je voudrais relater ici le témoignage d’un de mes lecteurs (qui se reconnaîtra et que je remercie au passage). Comme on va le découvrir, l’accession à la propriété, de nos jours, en France, peut conduire à tout et notamment à mesurer, en prise directe, l’état général de déliquescence du pays.

Pour plus de praticité, l’aimable lecteur qui nous rapporte ses aventures sera appelé Pierre par la suite ; pour faire comme les rédactions à sensation des journaux actuels, je tiens bien sûr à préciser que le prénom a été changé et choisi au hasard dans une liste contenant toute la dose de diversité et la parité nécessaire pour éviter la moindre discrimination et l’amalgame malheureux. Notez que j’aurais pu choisir Sven, Mouloud, Batman ou Pimprenelle, mais, vous le verrez, le sujet est suffisamment sérieux pour qu’on évite de s’éparpiller.

Bref.

logo ca - le bon sens a de l'avenirL’histoire est récente, puisqu’elle débute en juin de cette année. L’été s’installe, les petits oiseaux gazouillent, les arbres et les massifs municipaux des multiples rond-points se fleurissent à grands frais et Pierre se lance dans l’achat d’un bien immobilier. Pour cela, il va passer par des enchères publiques : un bien a en effet retenu son attention. Il s’agit d’un modeste immeuble de rapport constitué de deux logements, identiques, sur deux étages, et d’un local commercial, libre, au rez-de-chaussée. Pierre a pris soin, avant d’envisager l’achat, de consulter le dossier rédigé par l’avocat du créancier. Ce dernier, le Crédit Agricole, indique les conditions qui amènent ce bien aux enchères : le précédent propriétaire l’avait acquis en 2008, pour un montant de 162.000€, intégralement financé par un crédit sur 25 ans, alors que ses revenus de salarié d’une agence immobilière n’étaient que de 2250€ mensuels. « Le bon sens a de l’avenir », dit-on au Crédit Agricole, réputé pour une être une indécrottable bande d’optimistes.

enchères - balaisL’enchère est de courte durée, Pierre est le seul enchérisseur présent, et le montant initial est même revu à la baisse pour un total final de 60.200€… Le marché immobilier n’est plus ce qu’il était jadis, semble-t-il. Une fois reçu le jugement d’adjudication, validant Pierre comme nouveau propriétaire, ce dernier décide de rendre visite aux locataires afin de leur faire connaître leur nouveau propriétaire, et prendre connaissance des contrats locatifs qu’il n’avait pu obtenir avant l’achat.

La matinée touche à sa fin. Se rendant au premier étage et toquant à la porte, une dame de 35 ans environ, en robe de chambre, lui ouvre la porte. Pierre lui explique l’objet de sa visite : il désire simplement prendre connaissance du bail. Elle le fait entrer, ce qui permet à notre homme de découvrir qu’elle est l’heureuse maman de quatre enfants. Les fouilles qu’elle mènera dans les minutes qui suivent dans une paperasse assez peu organisée ne permettront pas de retrouver le document recherché, Pierre lui demande simplement le montant du loyer qu’elle s’acquitte. Petite surprise : elle s’avère incapable de lui dire le montant. Elle n’en paye rien, puisque « c’est la CAF qui gère tout ça ». Pierre insiste : après tout, c’est elle qui à signé le bail, et elle a forcément des courriers de la caisse d’allocations familiales sur le montant versé chaque mois au propriétaire. Malheureusement, les recherches s’avèreront aussi infructueuses que les précédentes. L’allocataire retrouve tout de même son numéro, habilement stocké dans son téléphone portable, ce qui permettra peut-être au nouveau propriétaire de retrouver l’information auprès du payeur réel.

… Auquel il se rend et apprend que le montant de l’APL de cette dame s’élève à 478€ versé directement au propriétaire. Heureuse surprise : compte-tenu de la localisation du bien, de son étage et des paramètres habituels, Pierre pensait le loyer moins élevé. Quant aux changements de propriétaire, tous les papiers devront être envoyé par courrier, avec le cerfa machin, le coup de tampon bidule et vous signez là et tout sera automatique et merci et bonne journée.

Bien évidemment, deux mois plus tard, et malgré l’envoi de tous les papiers nécessaires, la CAF ne parviendra pas à payer directement sur le compte de Pierre, comme prévu. Sur place, on expliquera à Pierre que, faute d’effectifs suffisants, par manque de moyens et parce qu’il n’y a pas assez de gens présents, et tout ça, les courriers ont un mois et demi de retard, et les virements des deux mois précédents ont encore été réalisés sur le compte de l’ancien propriétaire, mais rassurez-vous mon bravmôssieu, les paiement auront bien lieu rapidement, « Charge à nos services de récupérer les sommes indûment perçues par l’ancien propriétaire » (connaissant la situation de ce dernier, on leur souhaite bien du courage pour recouvrer les sommes).

Les bonnes nouvelles s’enchaînant joyeusement, un coup de téléphone le lendemain permet à la locataire du premier d’indiquer à Pierre qu’elle a retrouvé son bail et les papiers de la CAF. Leur lecture permettra d’établir que le montant du loyer est en réalité de 340€, et que le montant des prestations de cette dame est de 1542€ mensuel hors APL. Pierre profitera d’un nouveau passage à la CAF pour tenter de comprendre le différentiel entre le loyer versé par l’organisme et le bail du loyer. Stupéfaction (confirmée ensuite à la lecture du guide du bailleur) :

« Non, non, Monsieur, point d’erreur de nos services. Il arrive dans certains cas que le montant versé soit supérieur au loyer. Les droits de cette dame en aide au loyer sont de 478€. Charge à vous de faire le remboursement du trop perçu au locataire. »

bureaucratie : rien ne pourra plus l'arrêter !

Parallèlement à cette histoire CAFkaïenne, Pierre a bien évidemment tenté de rencontrer les locataires du second étage. Rarement là, ils sont difficiles à joindre. Après quelques jours, Pierre tombe en fin d’après-midi sur un garçonnet de neuf ans qui lui ouvre et lui apprend que ses parents travaillent et ne seront là le soir que vers 20H.

La prise de contact aura donc lieu le soir même. Pierre fait alors connaissance d’un couple dont le mari est artisan boulanger et la femme tient la boutique, qu’ils ont repris depuis quatre ans à quelques 300 mètres de l’appartement. Le bail, présenté rapidement, est de 340€, comme à l’étage inférieur. Mais ici, la CAF n’intervient pas : ils nagent en effet dans l’opulence avec des bénéfices de 19.800€ annuels et leur trop petit nombre d’enfants (un seul, pensez donc !). Les histoires de loyer évoquées, la discussion roule gentiment sur les banalités habituelles de la pluie et du beau temps, de la fatigue qu’on peut comprendre pour ceux qui se lèvent à 4H du matin et qui ferment leur boutique à 19H30, et sur les petits soucis d’argent. Eh oui. Le RSI (vous savez, le régime des indépendants si cher à nos artisans) vient d’envoyer un gros rappel (9.200€). Évidemment, aucune explication de ce rappel n’aura été fournie, ni par le comptable, complètement perdu, ni par les services concernés de l’organisme, complètement incompétents. ‘ Manquerait plus que ça ! On est en France, éternelle et merveilleuse, merdalafin.

Bilan : le papier timbré a été envoyé, et qu’importe si le rappel parait démesuré par rapport à l’activité de la boulangerie. Qu’importe finalement si cette somme, plus que probablement indue, n’est là que pour éponger les dettes d’un système qui s’écroule tous les jours un peu plus sous nos yeux. Qu’importe. C’était payer ou les huissiers. La bourse ou la vie (professionnelle, au début). Le boulanger clora la conversation dans un soupir :

« Mais rassurez-vous. Nos loyers ont toujours été versés en temps et en heure. »

Tout va bien, alors.

Pierre quitte donc l’artisan et sa famille, un peu sonné de la différence si radicale d’un étage à l’autre. Certains, en France, bénéficient plus de l’égalité et de la fraternité que d’autres. En passant par l’arrière-cour le menant à la sortie du bâtiment, il tombe sur deux vélos d’enfant. L’un d’eux est flambant neuf, un BMX 380 prêt à décoller pour de nouvelle aventures. L’autre est un vieux clou qu’on aurait du mal à recycler même à la communauté Emmaüs. Le premier appartient à l’un des fils de la locataire du premier. Pas le second.



ModernWelfareTout ceci n’est, bien sûr, qu’un exemple parmi tant d’autres et il est impossible, à partir de cette tranche de vie, d’établir une statistique, d’analyser une tendance de fond, de tirer de grandes conclusions sur l’état réel de la société. Il s’agit pourtant d’un témoignage vécu, d’une tranche de cette réalité que nos politiciens, notamment ceux qui se trouvent si mal payés, ne peuvent absolument pas toucher du doigt ni même approcher. Cette tranche, aussi malingre et critiquable soit-elle, entraîne cependant quelques questions.

Ainsi, on peut se demander si la fraternité dont la République se gargarise bien volontiers au perchoir est aussi belle à regarder en pratique ; les aides, qui coûtent si cher à ponctionner, sont-elles vraiment distribuées aux plus méritants ? Permettent-elles vraiment l’émergence ou la perpétuation de valeurs qui fondent la vie en société, qui s’appuient notamment sur l’équité, la justice, qui encouragent l’effort et sa juste rétribution ? Ainsi, est-il vraiment souhaitable que le travail des uns permette aussi manifestement l’oisiveté des autres ?

Et moralement, que peut-on attendre d’une société qui n’offre plus de perspective pour un artisan et sa famille, ou qui en offre plus à des personnes qui ont choisi l’assistanat qu’à celles qui ont choisi le travail ?

17 commentaires:

  1. A rapprocher de ceci :
    http://www.youtube.com/watch?v=EHx4in5WU5A

    RépondreSupprimer
  2. De là à faire d'une exception constatée une règle, il faut y aller.

    Moi aussi, je peux rapporter un cas, mais en Suisse, qui n'est pas réputée pourtant pour ses largesses :
    http://www.24heures.ch/suisse/justice-scandalise-choyant-mineur-delinquant/story/11101002

    Tout ça pour dire que ça se saurait si on vivait dans des systèmes parfaits, et qu'il y a forcément des erreurs qui se produisent. Ne se focaliser que sur ces cas ne peut que fausser le jugement.

    Et surtout, ne pas oublier la nature humaine : combien de lecteurs profitent de temps en temps d'une erreur en leur faveur, dans ce système. Je n'ai jamais connu aucun joueur qui refusait le bénéfice de cette carte au monopoly. Car on sait tous que ça fait partie du jeu, comme les coups de bols ou les coups durs dans la vie réelle.

    Et le boulanger qui fait 20000 euros de bénéfice par an et n'arrive pas à s'en sortir, peut-être qu'il devrait prendre un peu de repos, puis du recul sur son activité, pour analyser où il pourrait faire des économies, comment optimiser son chiffre d'affaire, etc...
    C'est fini depuis longtemps le temps où il suffisait de reprendre la boulangerie de son père pour s'assurer une rente de situation : les robots le font mieux que nous. Les charges seules n'expliquent pas le marasme de son activité, il faut arrêter de reporter la faute sur les autres. Travailler dur mais stupidement ne suffit plus à prospérer de nos jours...et çà, ce n'est pas la faute des impôts, mais d'un système financier hypertrophié.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. OK, il pourrait peut-être gagner plus, mais ce n'est pas le cas. Et dans le 2e cas, la nana encaisse (1542+478)*12 = 24240 EUROS par AN !!!
      Rappel : Le salaire médian en France est de 1675 euros bruts mensuel, soit 20100 euros annuel.

      Mais le vrai problème, c'est que ce n'est pas une exception à une règle, comme tu sembles le suggérer...

      Supprimer
    2. (1542+478)*12 = 24240 EUROS par AN !
      ==>> Je constate que l'enseignement des mathématiques et de la logique est vraiment à son plus bas niveau, snif...

      "c'est que ce n'est pas une exception à une règle"
      ==>> affirmation péremptoire, sans aucun fondement.
      Moi je constate que l'immense majorité des gens ne vivent pas comme cela, et certainement tu peux le constater aussi autour de toi.
      Donc le terme d'exception est bien applicable à ce genre de situation. Il faut arrêter de se monter le bourrichon et de faire des généralités à partir de cas exceptionnels. Et se souvenir que dans tout système, il y a 1% de parasites, arnaques, etc. Cette règle se vérifie tout le temps et partout (et même applicable aux curés, dont forcément 1% sont des brebis galeuses).

      Supprimer
    3. 1) Le calcul de notre ami m'a bien l'air exact, et c'est même encore pire car on parle là de 24240 euros nets purs.

      2) Je vous cite : "Moi je constate que l'immense majorité .... Donc le terme d'exception est bien applicable ....."
      ==>> affirmation péremptoire, sans aucun fondement
      Vous voyez comme c'est beau ? çà marche dans les deux sens !!!

      3) Pour conclure, ce cas ne peut souffrir du qualificatif d'exception puisque la dame en question ne vole rien et n'arnaque personne. C'est la loi, le système, les règles en vigueur (complètement biaisées et démentes par contre) qui lui accordent cette rente injuste. Rien à voir avec une exception. Toutes les personnes dans son cas auront droit à la même chose.

      Supprimer
    4. Sauf qu'elle ne gagne pas 1542+478 par mois. Erreur de logique dès le départ, et application aberrante des règles mathématiques...
      En décidant dès le départ de la conclusion à laquelle arriver, le raisonnement ne peut être que complètement faussé.

      Non, car je pars d'un fait, une constatation, que d'ailleurs vous pouvez aussi faire (consulter aussi les statistiques des impôts et de l'Insee). Alors qu'affirmer "c'est que ce n'est pas une exception à une règle" sans apporter la moindre justification cohérente, c'est bien péremptoire : ça ne laisse aucune place à la discussion, au débat.

      Et si, c'est une exception : très peu de monde touche autant de la caf (chercher les statistiques de la caf ?). Et, comme précisé dans les commentaires plus bas par un autre contributeur, on est plus sûrement dans le cas d'une mère qui travaille à temps partiel et qui reçoit un (gros) complément pour s'en sortir. Même si cela fait trop d'argent, qui finira probablement dans l'hyper-consommation, je préfère cela plutôt que de voir cette famille plonger dans la misère et augmenter fortement le risque que les 4 enfants plongent dans la délinquance. Les prisons sont bien assez pleines, et cela couterait bien plus cher en effectif de police et de gardiennage (connaissez-vous le cout d'un prisonnier par mois ?) que de maintenir cette famille à flot. Simple calcul mathématique.

      Supprimer
    5. Application aberrante des mathématiques et erreur de logique ? Où ca ?
      Quel est donc le bon calcul ?

      Supprimer
  3. C'est quoi ses prestations de 1542 euros hors APL?

    Les allocations familiales, c'est seulement 458,02 € pour 4 enfants, plus une majoration de 64,29 € par enfant de plus de 14 ans.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ca doit être le RSA.

      Pour une personne seule avec 4 enfants à charge, RSA + allocations familiales tournent autour de 1400 euros.

      Supprimer
    2. www.caf.fr :
      RSA = (montant forfaitaire + 62 % revenus d’activité du foyer) – (autres ressources du foyer + forfait logement)

      Si la femme est seule avec 4 enfants à charge et qu'elle ne travaille pas, son RSA de référence est de 1256 euros, auquel il faut déduire les allocations familiales et le forfait logement de 143,52 euros. Donc elle devrait toucher RSA+alloc = 1113 euros (+ APL).

      Or elle touche plus. Cela vient donc sûrement du "62 % revenus d’activité du foyer". Ce qui veut que la femme travaille et que son salaire mensuel est de 692 euros.

      Conclusion, c'est une femme avec un job à temps partiel qui élève seule ses 4 enfants. Ah, quelle ignoble parasite, profiteuse de l'état providence!

      Supprimer
    3. Mea culpa, j'ai mal compris la formule.

      En fait, pour une personne avec un salaire :
      RSA = montant forfaitaire - 38 % salaire – forfait logement - allocs.

      Dans son cas, montant forfaitaire - forfait logement - allocs = 1113 euros. Du coup, j'arrive pas à expliquer comment cela peut monter à 1542 euros (+ APL).

      Supprimer
  4. @Anonyme de 16.26

    458.02 par mois, mère isolée avec 4 enfants, j'y crois pas trop....

    RépondreSupprimer
  5. Il y a un autre truc bizarre dans le témoignage, c'est le bénéfice du couple de boulangers. Si ils ne gagnent que 19800 euros/an, alors ils devraient aussi avoir droit à 185 euros/mois de RSA.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Mouais, y a pas que le bénéfice dans la vie, maman peut être salarié et même papa, si c'est une SARL. Le bénéfice dans ce cas ne sera qu'un bonus.

      De toutes façons, on parle dans le vide et l'exemple du boulanger est bidon, je suppose que le revenu moyen d'un boulanger doit être plus proche de 3000/mois ou 2000+1000 de black et avantage en nature divers.

      Supprimer
  6. Supposons 2000 euros par mois, enlevons le loyer, ici 3xx mais dans la vraie vie t'aura plutôt 500 mini pour loger 5 personnes et encore c'est la misère.

    On obtient 1500, divisé par 5, ça nous fait 300 euros par personne et par mois.

    Va chauffer, habiller, nourrir, laver, transporter, éduquer et distraire une personnes avec 300€.

    On peut aussi les laisser sous les points mais la prisons promise, c'est 3000 euros par mois + des victimes dans le public.

    RépondreSupprimer
  7. Je ne sais pas où placer ça mais ça changera un peu de l'ambiance "on va tous se flinguer" qui caractérise souvent ce blog :

    -> http://www.frenchparadise.org

    On n'est pas obligé d'être d'accord avec tout mais il nous en faut plus des gens comme lui dans ce pays.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oh bon Dieu, j'ai cliqué sur le lien, j'aurais pas dû, parce que je connais la personne qui le tient... Pour rester sympa, je dirais que son ossature idéologique est à peu près aussi droite que celle de NKM.

      Autant dire que je préfère continuer à fréquenter le nain et nos coreligionnaires suicidaires.

      Supprimer

Si votre commentaire n'apparaît pas tout de suite, c'est normal. Il doit être validé avant publication.