samedi 19 octobre 2013

Bruno Bertez : Petite réflexion sur une religion non orthodoxe: Le keynésianisme, une idéologie conservatrice au service des ultra-riches et des inégalités

Petite réflexion sur une religion non orthodoxe: Le keynésianisme, une idéologie conservatrice au service des ultra-riches et des inégalités Par Bruno Bertez
Le blog à Lupus, Bruno Bertez, 19/10/2013 (en Français texte en français )
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Les défenseurs du capitalisme n’aiment pas le keynésianisme. Cependant le grand capital, les ultra-riches et les kleptocrates l’adorent. Pourquoi?

D’abord, parce que Keynes n’était pas anticapitaliste, loin de là, il pensait et proposait des idées et analyses destinées à sauver, selon lui, le capitalisme. Ainsi, il avait compris que les contradictions du système produisaient du chômage et des crises et c’est pour dépasser ces contradictions qu’il a élaboré ses propositions qui consistent à créer de la demande et de l’emploi par la répartition -la charité étatique- par le déficit et la manipulation de la monnaie et des taux. Faute de telles remèdes, le capitalisme aurait connu une ou des crises qui auraient pu le balayer, ou pire, qui auraient nécessité l’usage de la violence pour le maintien de l’ordre. Keynes permet de gérer les crises périodiques et peut-être les crises générationnelles, il permet de maintenir un certain ordre. Le keynésianisme est, par essence et construction, conservateur.

Ensuite, parce que les mesures keynésiennes augmentent le profit des capitalistes, elles ne le réduisent pas. Réfléchissez, pour faire tourner la machine, il faut de la demande. Si la demande n’était que la demande des particuliers, du privé, dans les périodes de crise, elle serait très insuffisante. Il faut du pouvoir d’achat pour faire tourner les entreprises. Créer du déficit, distribuer du crédit et enfler les dettes, équivaut à produire de la demande qui ne pèse pas sur les marges des entreprises. Si cette demande devait être produite par les revenus du travail, les salaires, les marges bénéficiaires seraient bien moindres ! Ainsi aux États-Unis, les travaux non orthodoxes montrent que les marges bénéficiaires des entreprises sont 70% supérieures aux normes historiques, en raison, grâce, au déficit de l’agent public, étatique. Pour parler comme les ex-nouveaux économistes, le coût de production de la demande est partiellement assumé par le gouvernement, ce qui allège les charges des firmes et donc majore leurs profits.

Ceux qui pensent qu’après la crise, les marges des firmes resteront élevées, commettent une erreur colossale, il y a un lien en miroir entre les marges extrêmes du secteur « entreprises » et le déficit du secteur public. On ne peut espérer, comme le fait la Fed, que les marges et les profits resteront records une fois la crise passée.

Par ailleurs, le keynésianisme joue l’effondrement des taux, du loyer de l’argent. Il tue les rentiers au profit des capitalistes et des banques, en même temps qu’il allège la facture des coûts financiers pour les entreprises. Donc, en ce sens, il contribue à la baisse des charges et à la hausse du prix des actifs, du prix du capital ancien coté sur les marchés. Comme les rendements nouveaux baissent, les actifs anciens qui rapportent plus sont recherchés, ils se valorisent. Vous le voyez, bien sûr, chaque jour en Bourse, avec la bulle qui monte qui monte.

-Là où le keynésianisme fait mal, c’est du côté des classes moyennes qui placent leur épargne sous forme de rente sans risque, petits placements, petits comptes d’épargne pour leur sécurité, leurs enfants et leur retraite.

-Là où le keynésianisme fait mal, c’est du côté des libertés et de la liberté en général puisqu’il augmente les ressources du gouvernement, de l’Etat et de ses fonctionnaires/ponctionnaires. Les dépenses de l’Etat lui donnent toujours plus de pouvoirs, d’influence dans l’économie, à lui et à ses sbires. Il peut embaucher, donc rendre dépendant de lui, acheter sa clientèle d’obligés, modifier les mentalités et la culture, propager la double culture de l’étatisme et de l’assistanat.

-Là où le keynésianisme fait mal, c’est du côté de l’allocation des ressources. On s’éloigne de plus en plus d’une allocation individuelle, privée, responsable, statistiquement repartie, au profit d’une allocation dirigiste, prébendière et gaspilleuse. Voir la gabegie de tous les projets et grands plans , les Plans Calcul, Plans Sidérurgie, Plans Textiles, Plans de Reconquête, Plan Energies Nouvelles, Plans Emploi , Plans Logement… Tous ont toujours failli ! Les erreurs sont légions et les sommes considérables.

-Là où le keynésianisme fait mal, c’est du côté des petites entreprises et entreprises individuelles. Elles n’ont pas accès au crédit, à l’argent facile, elles ne bénéficient pas des largesses étatico-prébendières ; en revanche, elles souffrent la prédation fiscale, du tatillonnage des ponctionnaires que l’on a embauché et qu’il faut bien occuper. Elles souffrent des avantages dont bénéficient les grandes entreprises qui ont accès au Pouvoir politique, au crédit facile et qui sont équipées pour faire face aux réglementations complexes qui prolifèrent. Le patron de PME n’a pas de lobby, pas de syndicat, puisque la CGPME est vassale du MEDEF et que les petits paient et financent les avantages fiscaux et sociaux donnés aux gros. En particulier en matière d’emploi, car ce sont les petits dans leur masse qui cotisent et les gros dans leur masse qui touchent.

-Là où le keynésianisme fait du bien, c’est du côté des banques et des financiers. Ils ont de l’argent à volonté quasi gratuit, à taux zéro. Ils baignent dans les délices du leverage. Ils sont sauvés quand ils sont en faillite. On creuse les déficits de l’Etat, ce qui leur permet de leur faire des prêts sans risque avec des marges confortables. On assure leurs risques par le « PUT » des Banques Centrales et la promesse de liquidités illimitées. Ce sont en fait les fermiers généraux de l’ancien régime en inversé, les collecteurs pour le compte des banques étant …les États.

Les financiers jubilent puisque l’on fait monter le prix des actifs anciens par la mécanique des taux bas, laquelle revalorise automatiquement ce qui, avant, rapportait plus. Ils font des plus-values considérables qui leur permettent de consommer et surtout de racheter toutes les petites entreprises attrayantes ou innovantes… avec le leverage gratuit en plus. Petites entreprises dont on organise la dépossession par les taxes sur les héritages.

Comme le prix du capital monte, il faut soutenir ce prix, sa valeur, son cours en bourse par des profits et des dividendes, donc il faut de la productivité, ce que Mélenchon appelle des licenciements boursiers, de la délocalisation, des salaires rabotés, des avantages sociaux comprimés, des retraites amputées. Bref, il faut des marges bénéficiaires qui ratifient les cours élevés atteints en Bourse. Cela tombe à point car cela permet d’entretenir un chômage élevé, une armée de réserve qui justifie le mouvement perpétuel du keynésianisme. C’est vrai n’est-ce pas, s’il y a du chômage, il faut continuer les déficits, les taux bas…

Le keynésianisme produit en cercle vicieux autoreproducteur le socialisme fabien, ce socialisme du grand capital qui appauvrit les classes moyennes, qui donne le pouvoir à la sociale démocratie alliée des riches et des banquiers. Il produit des fonctionnaires/ponctionnaires. Il donne justification aux pertes de libertés, aux impôts et contrôles sans cesse croissants. Il creuse les inégalités de la société à trois vitesses. La Grande Alliance d’un côté, de l’autre, les classes de moins en moins moyennes, et enfin, les ultra-pauvres dont on achète le calme avec les miettes du système.

2 commentaires:

  1. Je n'ai lu ni Keynes ni Hayek, ni Von Mises, ni Friedman, ni Marx, ni Ricardo, etc. Seulement picoré quelques infos sur eux au gré des blogs que je fréquente.

    Concernant Keynes je pense qu'on n'en serait pas là (à la suite du défaut de paiement -car pour moi c'en est un- des USA sous Nixon en 1971) si un système international de compensation des monnaies (de type bancor) avait été instauré dès Bretton Woods au lieu d'imposer par la force des armes le dollar/or puis le dollar seul comme la seule monnaie des échanges internationaux.
    De même nous n'en serions pas là en Europe avec notre euro issu de la copulation de la carpe mark et du lapin drachme.

    A propos du libéralisme.
    L'un des dogmes qui, je crois, soustend le libéralisme (au moins l'ultra-libéralisme que j'assimile au laisser-fairisme) est le darwinisme social du struggle for life. Les "élites" qui nous gouvernent ont cru (et certaines, moins cyniques et/ou plus niaises que d'autres, le croient encore) que ce dogme n'en est pas un, c'est à dire que le darwinisme n'est pas une théorie de l'évolution parmi d'autres mais que l'évolution se fait véritablement et réellement comme ça et que c'est donc légitimement un préambule non écrit à tout préambule à toute constitution démocratique.
    En fait la lutte pour la vie n'est rien d'autre que la lutte contre la mort: ça montre une autre face logiquement strictement équivalente mais beaucoup moins vendeuse! Autrement dit, pour moi, le darwinisme explique l'évolution des espèces par la lutte pour la survie et non pas par la lutte pour la vie, ce n'est pas pareil. D'ailleurs, à la fin de sa vie, on en parle peu, Darwin a esquissé sa théorie des gemmules pour tenter de résoudre ce problème, théorie bien proche de celle de Lamarck...

    Je pense que les "théories" économiques actuelles sont influencées par les théories physiques (du vivant et du non-vivant) qui les ont précédées. Je viens d'en parler à propos du darwinisme. Ainsi en économie le toyotisme a détrôné le fordisme (la politique de flux a succédé à la politique de stock) et en finance on ne s'intéresse plus qu'au roulement de la dette (le flux) en se désintéressant du capital (le stock) parce qu'au préalable la vision hamiltonienne/eulérienne de la physique a pris le pas sur la vision lagrangienne.
    Ainsi la dérégulation en économie et finance est, il me semble, justifiée aux yeux des mêmes élites par le fait qu'il y aura automatiquement une nouvelle régulation, cette fois "naturelle", une auto-régulation qui assurera la convergence des économies et des finances de tous les états du monde ainsi globalisé parce que ça s'est passé ainsi dans l'évolution "naturelle" de l'univers du big-bang à nos jours.

    Je consulte régulièrement depuis plusieurs années déjà le blog de Bruno Bertez et je crois voir un léger infléchissement dans ses positions (contrairement à Charles Gave qui intervient -sévit?- sporadiquement sur le blog à lupus) à mesure de sa prise de conscience des dérives kleptocratiques consécutives au struggle for life social appliqué systématiquement dans toute sa brutalité. Là où ma vision diffère de la sienne c'est qu'il attribue ces dérives à un excès de régulation (ie. au keynésianisme) alors que je l'attribue à un excès de dérégulation (ie. à l'ultra-libéralisme laisser-fairiste).

    Il n'est pas impensable que les dynamiques qui régissent les évolutions de l'économie et de la finance soient les mêmes qu'en physique ou en biologie. C'est en tous cas ce que pense le philosophe/mathématicien René Thom: "Les situations dynamiques qui régissent l'évolution des phénomènes naturels sont fondamentalement les mêmes que celles qui régissent l'évolution de l'homme et des sociétés. L'emploi de vocables anthropomorphes en Physique [et en économie?] s'en trouve ainsi justifié."


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    1. Charles Gave vient de sévir (cf. l'avant dernier paragraphe de mon premier commentaire) sur le blog a lupus ( http://leblogalupus.com/2013/10/21/etude-objective-sur-les-grands-merites-du-keynesianisme-par-charles-gave/ )

      Du Charles Gave droit dans ses bottes! Schumpeter à Keynes ce que le darwinisme est au créationnisme! Voici le début de son papier:

      "Dans le fonds, il n’y a que deux sortes d’économistes.

      Ceux qui pensent que la croissance économique vient de la « création destructrice », chère à Schumpeter, qui n’est rien d’autre qu’une forme de sélection naturelle. Pour ceux la, la croissance vient de la conjonction d’une classe d’entrepreneurs, d’un système juridique stable, de la reconnaissance du Droit de propriété et d’un système financier concurrentiel et bien réglementé. (Définition due à Schumpeter).
      Ceux qui pensent qu’un Dieu bienfaisant (l’Etat) est à l’origine de la croissance, et que le rôle de ce Dieu-Etat est de déléguer tous ses pouvoirs aux oints du Seigneur qui savent parler en son nom et interpréter la Volonté du Tout Puissant puisqu’ils en sont les grands Prêtres, le but étant que l’idole PIB ne baisse jamais. Entre eux et les créationnistes qui sévissent dans les écoles du Sud des USA , guère de différences puisque leur Dieu-Etat a la capacité remarquable de créer de la Valeur à partir de rien…Il est d’usage de les appeler « Keynésiens » et ils se présentent comme des scientifiques, comme le faisait avant eux les Marxistes et adorent les modèles mathématiques censés prévoir le futur et qui ne marchent jamais … Mais après tout, Keynésiens, Créationnistes, même logique, même combat…ce qui est amusant quand l’on sait que les Keynésiens (de gauche, cela va sans dire, et donc « éclairés « ) ont le mépris le plus total pour les créationnistes. La paille et la poutre, une fois de plus, je suppose…"

      Je fais du prosélytisme pour l'oeuvre de René Thom car il est darwinien parce qu'héraclitéen ("Il faut savoir que la justice [l'harmonie] est une lutte, que toutes choses s'engendrent par la lutte et la nécessité") mais pas du tout néodarwinien car lamarckien.

      Le néodarwinisme est pour moi plus proche du créationnisme (le "verbe/génome" se fait chair, le hasard -des mutations- faisant office de dieu créateur) que le lamarckisme.

      Pour moi la position de Schumpeter est à rapprocher du néodarwinisme alors que celle de Keynes est à rapprocher du lamarckisme. Deux visions de l'économie et deux visions du monde. Y en a-t-il une plus dogmatique que l'autre?

      Thom: "On ne pourra que s'étonner -dans un futur pas tellement lointain- de l'étonnant dogmatisme avec lequel on a repoussé toute action du soma sur le germen, tout mécanisme lamarckien." (Esquisse d'une sémiophysique p.127)

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