samedi 26 octobre 2013

Jean-Pierre Le Goff : "Briser l'influence du gauchisme culturel"

Parcours intéressant...

"Briser l'influence du gauchisme culturel"
Le Monde, Jean Pierre Le Goff, 24/10/2013 (en Français texte en français )
→ lien
Ce qu'on appelle l'affaire Leonarda a fait apparaître une nouvelle fois l'opposition qui existe depuis longtemps entre une gauche politique et sociale et un gauchisme sociétal qui s'est approprié le magistère de la morale. Ce dernier accentue la coupure de la gauche avec les couches populaires et mine sa crédibilité. En refusant de rompre clairement avec ce courant, la gauche au pouvoir récolte les fruits amers de ce qu'elle a semé.

Des représentants du gauchisme sociétal appellent les lycéens à reprendre la lutte, multiplient les leçons de morale envers le gouvernement et un peuple considéré comme des "beaufs" fascisants. Par un paradoxe historique et la grâce électorale du Parti socialiste, certains, toujours prompts à jouer la société contre l'État, à considérer l'idée de nation comme xénophobe et ringarde, se retrouvent ministres et représentants de la nation. De nouveaux moralistes au pouvoir entendent éradiquer les mauvaises pensées et comportements en changeant les mentalités par la loi. Ils sont relayés par des militants et des associations qui pratiquent la délation, le lynchage médiatique et multiplient les plaintes en justice. La France vit dans un climat délétère où l'on n'en finit pas de remettre en scène les schémas du passé : "lutter contre le fascisme" toujours renaissant, "faire payer les riches" en se présentant comme les porte-parole attitrés des pauvres, des exclus et des opprimés de tous les pays du monde, en développant un chantage sentimental et victimaire contre la raison.

La confiance dans les rapports sociaux, la liberté d'opinion et le débat intellectuel s'en trouvent profondément altérés. Le chômage de masse, l'érosion des anciennes solidarités collectives et les déstructurations identitaires qui touchent particulièrement les couches populaires paraissent hors champ de ce combat idéologique entre le camp du progrès revisité et l'éternelle réaction. Des pans entiers d'adhérents, de sympathisants ou d'ex-militants ne se reconnaissent pas dans les camps ainsi tracés, tandis que le désespoir social gagne chaque jour du terrain. Ils désertent et s'abstiennent, quand ils ne sont pas tentés par les extrêmes pour exprimer leur protestation.

Dans une situation où les tensions s'exaspèrent, le cynisme et les calculs politiciens décrédibilisent la parole politique et la puissance publique. Quand l'État devient à ce point incohérent, la société se morcelle et le débat tourne à la confusion. Le plus surprenant en l'affaire est la légèreté avec laquelle on dénie cette réalité en pratiquant la langue de caoutchouc pour dire tout et son contraire avec aplomb.

UN PAYS EN PERTE D'ESTIME

La gauche au pouvoir est en panne de projet et de vision : elle n'en finit pas d'essayer tant bien que mal de réduire la dette et les fractures sociales et fait du surf sur les évolutions sociétales problématiques, en essayant de satisfaire les intérêts contradictoires de sa majorité et de ses clientèles électorales. La perspective difficile d'une inversion de la courbe du chômage, outre son caractère incertain, ne peut être le remède miracle au mal-être français. Les fractures sont à la fois sociales et culturelles. Le roman national est en panne, écrasé entre une version pénitentielle de notre histoire et un avenir indéterminé au sein d'une Union européenne qui pratique la dérégulation et ne parvient pas à maîtriser les flux migratoires.

Un pays qui ne sait plus d'où il vient et où il va perd l'estime de lui-même. Il faut aborder les questions qui dérangent en dehors des tabous et des invectives : quel rapport la gauche entretient-elle aujourd'hui avec la nation ? Les références éthérées à l'Europe et aux droits de l'homme ne peuvent tenir lieu de réponse à cette question ; l'attachement au modèle social ne peut suffire. Qu'en est-il de ce "cher et vieux pays" au sein de l'Union européenne et dans le monde ? La gauche devrait expliquer de façon cohérente et crédible le sens qu'elle donne désormais à la République face aux groupes de pression qui font valoir leur particularité ethnique, communautaire ou religieuse en considérant la laïcité comme discriminatoire.

La question n'est pas celle de maintenir à tout prix une majorité divisée sur des questions essentielles, mais de la crédibilité de la puissance publique et de l'unité du pays dans la période difficile qu'il traverse. Un tel enjeu suppose d'en finir avec la pratique de la " synthèse" et ses salmigondis, de trancher le nœud gordien entre l'angélisme et le sens de l'État qui enserre la gauche au pouvoir et l'entraîne vers la débâcle. L'affaire Leonarda en aura été l'occasion manquée. C'est l'avenir d'une gauche républicaine et sociale, attachée à l'état de droit, respectueuse des libertés d'opinion et du débat intellectuel, qui est désormais en question.

3 commentaires:

  1. Le gauchisme culturel et sociétal. Lequel? http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/10/24/inevitables-fractures-ideologiques-a-gauche_3501851_3232.html

    Face à "nos" élites faillies et traîtres à leur peuple de l'UMPS (du Disco pur porc auquel je souscris complètement) il y a le FN à droite et le FdG à gauche que les merdias qualifient avec dédain et mépris de partis populistes dont les dirigeants sont des démagogues. Perso je ne vois aucune connotation négative au populisme (exact antinomique de l'élitisme, cf. Wiki) et je ne vois pas en quoi être démagogue (enseigner aux adultes) aurait une connotation plus négative qu'être pédagogue (enseigner aux enfants). Par contre il est beaucoup plus facile de faire ingurgiter un programme (concocté par l'élite bien entendu) à des enfants que de mentir à des adultes (ce que le pouvoir UMPS fait éhontément).

    Je trouve intéressante la position de Michéa. Et courageuse car il a aussitôt et sans surprise subi les foudres des élitistes de la gauche: http://www.marianne.net/Michea-et-l-extreme-gauche-la-baston-de-l-ete_a231695.html

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je continue.
      Michéa exprime ce que je ressens beaucoup mieux que je ne le ferais moi-même en dénonçant « l’utilisation des questions sociétales comme le masque politique privilégié sous lequel la gauche moderne entend désormais dissimuler sa conversion intégrale à l’économie de marché (comme si, en d’autres termes, la volonté d’abandonner ceux qui produisent la richesse collective au bon vouloir des prédateurs de la finance mondiale pouvait être ‘compensée’ par le fait qu’ils pourront, en échange, fumer librement du cannabis devant les portes de ‘Pôle Emploi’ » !

      Il me semble indispensable de moraliser le profit. Si on capitalise de l'eau dans un barrage c'est en vue de transformer l'énergie potentielle ainsi créée en énergie mécanique. Aussi, pour moi, la société capitaliste actuelle doit se préoccuper de la finalité du profit capitaliste ne serait-ce que parce que considérer l'accumulation du capital comme une fin en soi est suicidaire (le capitalisme prédateur seul face à lui-même devient sa propre proie).

      L'éthique et la morale tentent de répondre à ce genre de questions. En consultant Wiki je préfère l'éthique spinoziste à la morale kantienne:
      "La morale est ainsi généralement rattachée à une tradition historique et parfois idéaliste (de type kantienne) qui distingue entre ce qui est et ce qui doit être, selon le dogme. Alors que l’éthique est liée à une tradition contemporaine et parfois matérialiste (de type spinoziste) qui cherche seulement à améliorer la perception de la réalité par une attitude « raisonnable » dans la recherche du bonheur pour tous."

      Je pense que dans l'optique de la pérénité, de la stabilité structurelle, le but à atteindre pour une société est la maximisation du bien-être des individus qui la composent. Je pense que ce but est dans l'ordre naturel des choses car pour moi l'évolution de l'espèce humaine (plus généralement des espèces évoluées) se fait essentiellement par sélection/apprentissage -apprentissage transmissible héréditairement- par l'affectivité (on recherche naturellement le bien-être et on repousse naturellement le mal-être) et seulement accessoirement par la sélection par la mort.
      Pour moi l'impasse dans laquelle sont nos sociétés occidentales est étroitement liée à l'acceptation dogmatique par nos "élites" de la théorie néo-darwinienne de l'évolution. Je milite pour la position lamarckienne*.

      Dans cette optique je pense que le triplet éthique "je veux, je dois, je peux" (dans cet ordre) est lamarck-compatible: le désir d'abord, la contrainte ensuite, le possible enfin. Noter que "je peux" renvoie au possible, au "yes we can" obamesque, et non au pouvoir dans son acceptation habituelle.

      * On objecte à la théorie lamarckienne le fait qu'elle est téléonomique, qu'elle cache un but lointain à atteindre, un dessein intelligent. Pour moi il n'y a rien de tel dans le lamarckisme. Il y a seulement à tout instant une orientation de l'évolution individuelle dans la direction du gradient de bien-être, le but lointain qui sera atteint étant inconnu.

      Supprimer
    2. Je continue.
      Généralement on associe l'affectivité et la passion et on oppose la passion à la raison. Et notre éducation française nous a formatés à la primauté de la raison sur la passion (solution cartésienne du "mind-body problem"), la rationalité étant, depuis la coupure galiléenne, quasi-synonyme de rationalité mathématique.

      Y a-t-il une rationalité de l'affect? Je pense que oui à la condition de faire sauter le verrou du "comparaison n'est pas raison" (verrou étonnant si l'on remarque qu'un nombre rationnel, de pure raison donc, s'obtient par comparaison de couples d'entiers -par exemple 6 est à 4 ce que 3 est à 2). Or, j'en suis convaincu, comparaison est bien raison, même hors mathématiques. Car on a bien un comportement rationnel lorsque l'on se laisse diriger par son affect, son intuition: l'apprentissage lamarckien* par l'affectivité se fait en effet essentiellement par mimétisme, l'analogie et la métaphore jouant des rôles prépondérants (et la déduction/induction un rôle mineur).

      Toute connaissance est métaphorique, c'est, Thom m'en a convaincu, comme ça que ça se passe. Et la rationalité mathématique de l'analogie apparaît à travers la théorie des catastrophes de Thom qui est une théorie de l'analogie.

      Je suis tous les jours un peu plus convaincu que l'évolution n'est pas darwinienne** mais lamarckienne. Une révolution...

      * Le neurologue Antonio Damasio ("L'erreur de Descartes: la raison des émotions", "Spinoza avait raison: joie et tristesse, le cerveau des émotions") me conforte dans la voie lamarckienne.

      ** Pour une sévère critique du darwinisme voir http://j.costagliola.over-blog.com/article-un-programme-pour-la-biologie-theorique-par-rene-thom-medaille-fields-preface-a-faut-il-bruler-darwin-l-harmattan-1995-52930252.html




      Supprimer

Si votre commentaire n'apparaît pas tout de suite, c'est normal. Il doit être validé avant publication.