vendredi 22 novembre 2013

h16 : Vers une nouvelle révolution chinoise ?

Vers une nouvelle révolution chinoise ?
hashtable, H16, 22/11/2013 (en Français texte en français )
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Le 15 novembre dernier, le monde a peut-être été témoin d’une de ces révolutions silencieuses qui marquent l’histoire de l’Humanité pour plusieurs décennies. La presse internationale, prudente peut-être, n’en a fait qu’un modeste écho. En France, bien sûr, elle est consciencieusement passée à côté pour s’attarder sur des histoires de bananes.

Et comme on pouvait raisonnablement s’y attendre, ce discret chambardement vient de Chine. Comme nous l’apprend une brève de Contrepoints, à l’issue d’une réunion du comité central du Parti communiste chinois, une liste de réformes a été livrée par l’agence officielle Chine nouvelle.

J’ai déjà évoqué, un peu, les mutations que traverse l’Empire du Milieu dans sa marche posée hors du communisme mortel qui précipita des millions de Chinois à leur perte après la seconde guerre mondiale, en remarquant notamment que, ces cinq dernières années, le rapport des autorités chinoises à l’or avait progressivement évolué au point que le pays en achète maintenant plus que tout autre, et que ses réserves, stockées par sa banque centrale, en sont difficilement estimables mais certainement bien supérieures aux 1054 tonnes officiellement détenues.

Ici, on comprendra qu’un pays qui concentre près de 20% de la population terrestre compte forcément un peu dans le concert des monnaies. À ce titre, tout changement de politique vis-à-vis de son Yuan impactera forcément l’ensemble de la planète à commencer par les économies occidentales, au premier rang desquelles les États-Unis dont le dollar est massivement détenu par les autorités chinoises. Ainsi, l’augmentation drastique du stock d’or de la banque centrale chinoise peut raisonnablement montrer une volonté, pour le gouvernement, de se détacher de sa dépendance à la monnaie américaine, par exemple en proposant un Yuan convertible, voire, éventuellement, adossé à l’or.

Certains m’objecteront qu’une telle manœuvre provoquerait un décrochement du dollar et amoindrirait beaucoup la valeur des réserves chinoises ; je note cependant que les dirigeants chinois ont parfaitement compris que les petits exercices actuels de la Fed finiront par aboutir au même résultat. Le fait, pour ces derniers, de passer à une monnaie-or leur permet de conserver à la fois le contrôle du moment et de la quantité de dollars qui leur resterait sur les bras, ainsi que les conditions et le contexte international d’une telle opération monétaire. Finalement, mieux vaut perdre un peu selon ses propres termes que tout selon les termes d’un adversaire commercial dont les manipulations sont de plus en plus erratiques.

Et c’est tellement vrai que la Chine serait prête à contracter ses achats de pétrole directement en Yuan, ce qui revient de facto à amoindrir nettement la position du dollar comme monnaie unique pour les échanges énergétiques, et indique sans ambiguïté le rôle croissant du Yuan sur la scène internationale.

Si j’évoque cette question du Yuan, c’est parce que cette monnaie figure dans les sujets couverts par les réformes évoquées à la fin du dernier Plenum chinois. Pour les dirigeants chinois, il est temps d’envisager la convertibilité libre du Yuan sur les marchés des changes mondiaux. C’est, clairement, un pas vers la stratégie évoquée ci-dessus. Bien évidemment, les réformes s’étendent bien au-delà de ces considérations monétaires et c’est aussi cela que je veux évoquer dans les quelques paragraphes ci-dessous.

Ici, je pourrai m’étendre un peu sur la fin de la politique de l’enfant unique, ou l’abaissement de certaines barrières administratives aux mouvements de populations ; ces éléments amélioreront indubitablement la vie de tous les jours des Chinois, et c’est tant mieux : ce peuple mérite, lui aussi, de sortir enfin du communisme, et le sociétal est une étape indispensable. Mais la réforme qui m’apparaît bien plus importante (et qui fut quasiment passée sous silence par les médias français) est à mon avis celle qui concerne le rapport des citoyens chinois à la terre, et notamment à la possession agricole.

On apprend en effet que les agriculteurs se verront accorder des droits de propriété, pour posséder, utiliser et transférer les terres qu’ils cultivent. Mieux : ils pourront utiliser leurs droits de propriété comme caution pour des opérations financières. Voilà un changement profond, stupéfiant et fondamental de la façon dont fonctionne la Chine: jusqu’à présent en effet, toutes les terres agraires sont officiellement possédées par l’État, qui en cède la jouissance aux agriculteurs. On comprend ici qu’une telle réforme va provoquer un changement colossal dans le pays puisque, dans le principe, elle revient à donner un capital (la terre) à quasiment un milliard de personnes, capital qui pourra servir être investi de différentes façons.

Il ne faut pas se leurrer : le gouvernement chinois reste celui d’un pays communiste, d’essence totalitaire, dont le rapport à la transparence et à la sincérité est au moins aussi trouble que les gouvernements occidentaux actuels, ce qui n’est pas peu dire. L’importance de cette réforme devra donc être mâtiné d’une bonne dose de prudence, d’autant que, comme le remarque fort justement The Economist, les réformes concerneront aussi les entreprises d’état, monopolistiques, qui devront s’ouvrir à la concurrence et devront composer avec une Justice que le gouvernement chinois entend rendre aussi indépendante que possible. Il n’y a donc pas d’efforts à faire pour imaginer les réticences, les résistances plus ou moins farouches et les frictions peut-être violentes qui vont s’opérer dans les prochaines années dans l’Empire du Milieu.



Il n’en reste pas moins que la réforme légale des droits de propriété peut, très concrètement, transformer la planète : lorsqu’un milliard de personne accède ainsi au capitalisme, l’impact sur l’économie mondiale promet d’être énorme. On peut même noter, comme le fait justement James Gruber dans un papier d’Asia Confidential que ces profonds changements auront un effet possiblement négatif sur les marchés mondiaux, puisque la Chine va se transformer, d’une économie majoritairement productrice et exportatrice, en économie essentiellement consommatrice, avec une réduction notable de sa croissance : la période que nous venons de vivre pendant laquelle la Chine tirait l’économie mondiale en étant devenue l’usine du reste du monde est en train de s’achever et la nouvelle configuration mondiale promet de sérieuses remises en questions.

Devant ces bouleversements, il est de plus en plus consternant, par contraste, d’observer l’état de décrépitude et d’immobilisme français. Il est même douloureux de constater qu’un pays comme la Chine parvient progressivement à se réformer, et affirme de plus en plus fort, de plus en plus clairement que l’économie de marché fonctionne, qu’elle permet de faire sortir un nombre croissant d’individus de la pauvreté, et va même jusqu’à jeter une grosse poignée de capitalisme bien dodu vers une population qui en était privée depuis des décennies ; pendant ce temps, la France progresse dans le sens inverse, grignotant chaque jour la notion même de propriété privée (les lois Duflot en sont un exemple glacial, la rétroactivité des ponctions sur l’épargne en formant un autre aussi inique), allant même jusqu’à inculquer un culte du Tout-à-l’État et le mépris affiché du monde de l’entreprise à toute une génération d’élèves, au travers d’une propagande grossière et stérilisante.

Indubitablement, les prochaines décennies verront le monde changer dans des proportions que peu sont en mesure d’appréhender ; et il suffit de parcourir les petits articles de la presse franchouille sur le sujet chinois pour se rendre compte qu’au moins, la population française sera sagement rangée à l’abri de tous ces changements, aussi bénéfiques soient-ils : l’intelligentsia veille et ne leur en parlera pas, de peur de les choquer.

La Chine, tous les jours, sort un peu plus du communisme. Mais tout va bien : pour compenser, la France a heureusement choisi le chemin inverse.

10 commentaires:

  1. ça change de l'habituelle soupe de mots où H16 redécouvre tous les jours que les hommes politiques français sont nulle en apparence mais en réalité parfaitement corrompu, l'un n'excluant pas l'autre.

    Big up de H16 au gouvernement chinois, fallait oser !

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  2. Sans compter l'article récente qu'il fallait "désaméricaniser" le monde de la part de la presse officielle chinoise. Il doit y faire référence sans le citer explicitement.
    Je suis d'accord avec son analyse sur l'émancipation de la Chine et le bouleversement géo-économique que ça implique.

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  3. Considérer h16, qui comme tout bon libéral a une lecture très court terme du monde, est le pire exercice possible pour comprendre la Chine. Ce qui se passe en Chine actuellement a été publié il y a 3 ans déjà dans la présentation de leur dernier plan quinquennal qui est exécuté méthodiquement, tout comme les précédents et ce depuis la fin des années 1970.

    Je vous prédis un article de h16 dans 2 ans qui s'ébahira de l'incroyable innovation surprise de la Chine dans les technologies énergétiques et environnementales. Comme le reste, c'est déjà sur les rails mais les observateurs à la mode ne le voient pas car ils ne comprennent pas la logique chinoise et restent obsessionnés par l'immédiat. Twitter vs Confucius.

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  4. La semaine prochaine, semaine de tous les dangers ?

    P.Béchade avec sa théorie des 10 semaines sur le pétrole, la semaine derniere.
    Paul Jorion et son "6eme sens" dit ce vendredi, que ca risque de péter cette semaine...
    Bref... :)

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  5. Aux temps bénis de l'Union Soviétique, les kreminologues distingués scrutaient le moindre battement de paupières des cacochymes du Politburo et analysaient la guerre titanesque que se livraient les faucons et les colombes en avalant les statistiques et informations distillées par les organes de propagande. De nos jours, nous vivons la même chose avec la Chine, toujours la béate naïveté des libéraux devant les statistiques bidonnées du pouvoir central, mais cette fois-ci avec les hallucinations et l'écume aux lèvres face à un pseudo marché de 1,5MM de consommateurs...La Chine reste toujours l'atelier du monde occidental pour ses ménagères encore solvables, et que ce pays survit depuis 2009 grâce à un plan de relance qui n'a relancé qu'une bulle immobilière et de la dette des collectivités territoriales, du shadow banking...

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  6. Je trouve Anonyme de 16:09 un peu dur.
    Certes les bases de ce mouvement ont été jetés lors de la première conférence BRICS, qui continue discrètement son travail de sape de l'Empire.
    Mais cet article a le mérite d'une certaine spontanéité visionnaire : on a versé dans le négationnisme (ou presque, BFM s'en est fait un écho à la hauteur de l'événement) mais le changement se fera à la chinoise : en douceur et irréversible.

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  7. Faisons efficace !
    On se moque des médias alternatifs qui n'ont d'alternatifs que le nom. Les critiquer c'est leur donner une importance qu'ils n'ont pas, point.
    Passons au vrai et seul sujet : l'équilibre des devises.
    Le roi dollar est bien fatigué et notre €uro est décrié par presque tout le monde. Conclusion, personne ne semble content.
    Or, ce troupeau de râleurs n'a guère de vision ; il râle et c'est tout.
    La Chine qui a bâti sa classe supérieure (élite) en quelques années verrouille à présent le système. Les achats d'or chaque année plus conséquents mènent l'occidental à se poser une seule question : pourquoi ?

    Alors même si nous n'en savons rien (ceux qui disent savoir sont des menteurs) nous pouvons envisager un adossement à l'or du Yuan chinois. Il reste à savoir à quel ratio.
    -1) Dans ce cas, quelles sont les conséquences pour les autres monnaies "mondiales" ?
    La bagarre va être rude, la Chine détenant des réserves qu'elle a décidé de contingenter. Qui va la ramener ? A part les USA à la fois puissants militairement et heureux fournisseurs de 20% de leur dette aux chinois, personne, je dis bien personne.
    -2) Les places boursières ?
    Paris fait du pied et la City courtise ouvertement. NY tient le "distribouffes" et attend de mater le premier à céder aux sirènes chinoises.
    Au total : la Chine qui connaît une très forte baisse de sa prospérité, dont les fonds sont noyautés par de la dette US & €U dont les marchés intérieurs lui sont indispensables, cette Chine a beau vouloir menacer, elle n'est pas en mesure de s'isoler du monde. Ses usines tournent au ralenti quand elles ne sont pas tout simplement fermées et/ou déportées dans d'autres pays d'Asie et maintenant d'Afrique.
    Au total le Yuan mondial adossé à l'or métal n'est toujours qu'un rêve...

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    1. "Ses usines tournent au ralenti quand elles ne sont pas tout simplement fermées"

      La faute à la ménagère occidentale de moins en moins solvable

      "Au total le Yuan mondial adossé à l'or métal n'est toujours qu'un rêve..."

      Sauf à vouloir déclencher un conflit mondial, on n'arrête pas la marche de l'histoire et les Chinois n'ont pas la réputation d'être de doux rêveurs.

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    2. J'entendais un jour au resto un gars dire à son voisin : "j'aime autant avoir un maître américain qu'un maître chinois".
      Ca résume parfaitement tous vos propos. On ne se substitue à un Maître que quand on a su y poser un alternative crédible. Or, si les USA ont pu inventer un american dream qui a fait rêver la planète (c'est bien fini, mais on aimerait tellement pouvoir toujours y croire) les Chinois n'ont jamais pu en inventer qu'une pâle copie.
      Leur domaine d'excellence est ce qui les limite : la copie.

      Pour en revenir à l'or les Chinois peuvent-ils sérieusement miser sur quelque chose dont le cours est contrôlé par leur pire ennemi, qui manifestement fait la pluie et le beau temps sur ce marché ?

      Etre le Maître du monde ne s'improvise pas.

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  8. Les chinois sont des gens pragmatiques qui ne doutent pas du sens de l'histoire. En privé et derrière les sourires de convenance, ils n'hésitent plus à se projeter dans 30 ans en maître du monde, non par leur ingénierie industrielle et leur modèle économique ou la force de leur reminbi, mais par la démographie. Les US et l'Europe sont programmés au déclin à la faveur du remplacement de population qui ont fait leur gloire, les premiers se mexicanisent et les seconds s'africanisent...

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