dimanche 9 février 2014

Bruno Bertez : Faut-il suivre le Consensus? Non !

L’Edito du Dimanche 9 Février 2014: Faut-il suivre le Consensus? Non ! Par Bruno Bertez
Le blog à Lupus, Bruno Bertez, 09/02/2014 (en Français texte en français )
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L’opinion dominante domine. On fait semblant de croire. Le consensus actuel est un consensus Potemkine sur une économie Potemkine et une finance mondiale zombie.

Nos sociétés aiment le consensus. Nous irions même plus loin, elles ne peuvent plus s’en passer et encore moins s’en écarter. Il est presque devenu immoral de s’écarter du consensus de la pensée dominante. Le mouvement de « moralisation » de la société impose ses règles, ce qui fait de ceux qui ne les suivent pas, des renégats, des extrémistes, des fondamentalistes dangereux. Cela est vrai dans le domaine des mœurs, on le voit chaque jour lorsqu’on ouvre la télévision, les opposants aux innovations sont de dangereux fascistes.

Cela est vrai en matière économique ou financière. Ceux qui doutent des politiques menées, qui contestent le bien fondé des actions de régulation, ceux qui achètent de l’or, ceux qui conservent leurs liquidités sont des mauvais citoyens, des rebelles.

Mieux, ils sont responsables, par leur doutes et leurs propagandes, de la médiocrité des résultats obtenus par les pouvoirs en place. Si on n’obtient que des résultats insuffisants, c’est parce que l’on rencontre des obstacles: il y a des gens qui s’opposent aux politiques justes et nécessaires, ils empêchent que l’on puisse les conduire aussi loin que l’on devrait. C’est la position de Krugman par exemple, et il n’hésite pas, en tant que représentant « du progrès », à stigmatiser ceux qui veulent mettre un frein ou un bémol aux aventures.



La dictature du consensus est l’un des éléments qui nous fait écrire qu’il n’y a plus, compte tenu de la dérive de la société, d’économie de marché, il n’y a plus ce que l’on appelle « confrontation ».

C’est un peu ce qui se passe en matière d’opinion, le débat a été remplacé par l’autocensure. Résultat, au lieu que la confrontation fasse ressortir un optimum, une vérité, on s’enfonce dans le sens unique des erreurs partagées, communes, dominantes. Dans ces conditions, ce qui ne va pas, ce qui n’est pas adapté, ne peut se manifester et se résoudre que par des crises violentes, par la non-linéarité explosive. La dissymétrie militaire produit le terrorisme, le consensus économique et financier produit le terrorisme de la Crise. Les règles du jeu sont balayées.

Le consensus, en ce début 2014, est que nous sommes sur la bonne voie. La reprise de 2013 a été modérée, mais celle de 2014 sera plus assurée. Surtout ses bases sont plus solides, ceci est confirmé n’est-ce pas, puisque la Réserve Fédérale américaine peut réduire ses achats de titres à long terme. Cette décision rend crédible le scénario dominant, pense-t-on. C’est une sorte de validation.

De même, la baisse de l’or valide l’idée suggérée Mezzo Voce par Bernanke que les risques ont fortement diminués et que nous sommes sur la voie de la normalisation. La hausse des Bourses va dans le même sens, elle prouve, par leur performance, que l’activité mondiale va dans la bonne direction, que la confiance revient, que les vents contraires, comme l’on dit, sont moins forts. Peu importe que la reprise soit artificielle, qu’elle soit due à l’arrêt en Europe des efforts d’austérité, à la politique monétaire ultra-accommodante, aux taux d’intérêt nuls et aux assurances -Put- données par les Banques Centrales. Non, on veut croire que l’inversion des causes et des conséquences est efficace. Si les conséquences de la reprise sont là, alors c’est que la reprise va venir! Nous sommes au cœur du problème théorique posé par la crise, ce n’est pas le réel qui compte, ce sont les perceptions et, si on réussit à modifier les perceptions, alors on peut sortir de la crise. L’esprit produit la matière, les incantations. C’est une autre formulation du problème de la transmission.

Dans le cadre de la dictature du consensus, il est mal venu de douter de la parole des Maîtres. Nous l’avons expliqué plus haut. Comme le disait Nietzsche, « fais ce que tu veux, mais ne t’écarte pas du troupeau ». Celui qui réussit le mieux, tant que la Crise ne vient pas réconcilier le réel et les perceptions, c’est celui qui intériorise le mieux la pensée dominante. Et la pensée dominante dit: Ils ont réussi.

Pas tout à fait quand même, car il faut maintenir le paradis sur terre, le Goldie Locke généralisé: ils ont réussi, mais pas au point que l’on puisse se permettre de revenir à des taux d’intérêt normalisés ou sur la voie de la normalisation. Non, les taux, dit-on,vont rester bas très longtemps et les liquidités ne vont pas manquer. La manipulation des perceptions impose le paradoxe d’une situation en voie de normalisation mais, en même temps, suffisamment obérée pour que la croissance reste lente très longtemps et que le loyer de l’argent reste collé au plancher.

Il en va de même du Risque! Peu importe la déstabilisation des émergents, de l’Inde, de la Russie, de la Turquie, l’impasse chinoise, rien n’affecte le prix du risque. Nous sommes dans un monde dissymétrique ou le « bien » gratifie, mais où le « mal » ne fait pas souffrir. Le taper américain ne pénalise pas les États-Unis, au contraire, il pénalise les autres, on a réussi le miracle de la dissociation des coûts et des produits, des causes et des effets. C’est durable, la transmission, l’interconnexion des économies, des marchés, des banques, s’arrête aux portes de l’année 2014. Les émergents, locomotives de la croissance d’avant, sont en difficulté, voire en chute libre, ils font face à des pressions inflationnistes, à des déficits extérieurs impossibles à financer, à des masses de dettes difficiles à refinancer, ils doivent pratiquer des politiques monétaires restrictives, lutter contre le surendettement privé, freiner la chute de leur compétitivité ; pfutt, tout cela n’est que billevesées, détails mineurs. On nous vend la soupe du taper sans mal ou douleur!

Peu importe la situation de la Chine, en attente de sinistre financier et bancaire, rien ne peut affecter le scénario imposé par les dominants, nous sommes sur la voie du retour aux normes, on vous le dit. C’est la fin de l’histoire, la fin des marchés, ces institutions et lieux barbares où se confrontaient les contradictions et opinions contraires. Les individus, s’il en existe encore, sont conviés à se convaincre que si cela ne marche pas, c’est de leur faute, parce qu’ils sont récalcitrants, ils osent ne pas croire. Il n’y a plus de vie, plus d’incertain, il n’y a que des modèles auxquels le citoyen ou l’agent économique sont invités à a se plier, mieux, à se conformer car plier ne suffit pas, il faut intérioriser.

De la même manière qu’il faut participer aux croisades contre l’alcool, contre la vitesse en voiture, contre l’obésité, contre le sexisme, contre le racisme, contre les discriminations, contre le sida, contre la maladie d’Alzheimer, il faut participer à la bien-pensance économique. Le bon citoyen n’est pas seulement celui qui accomplit tout ce que la pression sociale lui impose, non! Il faut qu’il pense juste en matière économique et financière: qu’il arrête de rappeler que deux et deux font quatre, que les dettes ne font que s’accumuler, que les chiffres du chômage ne veulent rien dire, que la précarité devient insoutenable, que les inégalités mettent en péril les équilibres sociaux et économiques, que les retraites et la protection sociale ne sont plus financées, que l’éducation périclite,… que les soi-disant succès sont dus à la répression, à la multiplication des mensonges et à la dissimulation, aux pertes de libertés…

On peut cependant, on en a encore le droit, faire quelques observations qui doivent modérer l’enthousiasme béni oui-oui.

1. On a déjà connu en 2010 des débuts de reprises semblables à celles que l’on connaît maintenant, puis on en a encore connu fin 2011, début 2012: sans lendemain..

2. La reprise actuelle aux États-Unis repose sur un stockage anormal, hors effet de stockage, la demande finale reste atone malgré la baisse de l’épargne. On navigue sur une croissance de la demande finale de 1,6 à 1,7%..Le rythme de progression de la demande finale depuis le début de la reprise est moitié moindre que le rythme historique d’avant 2007.

3. La reprise du logement n’est pas le fait des utilisateurs de logements, mais elle est due à la monétisation de l’asset logement locatif par les géants financiers qui ont accès à l’argent gratuit.

4. Le ratio de dette des ménages sur les revenus ne s’est amélioré que partiellement. Le ratio est à 109% contre 135% au sommet de la crise, mais le ratio normal historique est un peu au-dessus des 70%. Certes il y a une marge pour une reprise intercalaire, temporaire, avant la rechute, mais l’assainissement est d’autant plus insuffisant que le service des dettes n’est pas à son prix, il est subventionné par la politique de la Fed.

5. Par ailleurs les revenus réels salariaux stagnent ou régressent par le temps partiel. L’an dernier, le revenu réel a enregistré sa plus forte chute depuis 1974. Le revenu médian des salariés a chuté pour la cinquième année consécutive. Pour compenser, il a fallu que le crédit à la consommation progresse de 22% au cours des trois dernières années. La dette totale de consommateurs américains a rejoint les 11, 4 trillions. Plus de 46 millions d’Américains vivent sous le seuil de pauvreté, les foods stamps, autre nom de la soupe populaire, sont distribués à 47 millions de familles. Enfin la durée moyenne du chômage continue de monter, on est à 37,1 semaines contre moins de 20 semaines il y a cinq ans. La soi-disant reprise ne touche que la partie plutonomique de la population.



6. L’épargne est la moitié de ce qu’elle était dans les trente années d’avant l’an 2000


7. L’emploi est un village Potemkine. Le vrai taux de chômage, si on corrige pour tenir compte du découragement des demandeurs d’emplois, le taux de chômage est supérieur à 11%, plus près de 12. La participation au marché du travail, seul véritable critère qui témoigne de la solidité de ce marché, est de 62,8% contre une moyenne de plus de 66%. Le pourcentage d’Américains au travail ne cesse de chuter, on est à 58,6% contre 60,6% il y a cinq ans.

the unemployment rate fell from 6.7% to 6.6% while the U6 underemployent rate fell from 13.1% to 12.7%.


labor force participation


8. Le chômage des hommes rejoint celui des capitaux, les bénéfices ne servent pas à investir, mais à racheter les actions, à augmenter les distributions, à soutenir les cours de bourse, à inflater les trésoreries. Et engraisser les firmes de Private Equity.

9. Le taux de profit global a touché un sommet entre la fin 2012 et la mi-2013. Le système capitaliste est un système de production de profit et le taux de profit est le moteur du système tant en tant qu’objectif qu’en tant que carburant, son cycle précède les véritables cycles plus visibles.

Notre conviction est que:

1) On confond, par le jeu des moyennes, la reprise avec la poursuite de l’enrichissement des plus riches et ultra-riches
2) Une vraie reprise doit toucher le fond du pays, il faut que les alevins prospèrent pour que les gros poissons grossissent, et faute d’alevins, la reprise va manquer de relais
3) La régression du déficit du gouvernement va accélérer l’érosion des marges bénéficiaires, à moins que les mises au chômage ne recommencent à progresser
4) Le taper est psychologiquement et ensuite mécaniquement l’équivalent d’un resserrement, lequel est masqué temporairement par les mouvements de capitaux qui fuient la périphérie.



3 commentaires:

  1. "Comme le disait Nietzsche, « fais ce que tu veux, mais ne t’écarte pas du troupeau »."
    => une autre citation très belle qui suggère la même idée de Rosa Luxemburg : "Immobiles, vous ne sentez pas les chaînes qui vous entravent".

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  2. Ils sont cuits.

    Arbitrages d'ici deux mois ? Tu parles ! Ils ne parviendront pas à couper réellement.. 50 milliards.

    ********************
    Le ministre de l'Economie Pierre Moscovici, a assuré aujourd'hui que des arbitrages seraient rendus "dans les deux mois", au lendemain d'un deuxième conseil stratégique de la dépense publique visant à réaliser "au minimum" 50 milliards d'économies d'ici à 2017.

    "Nous allons pendant deux mois autour du président de la République, à un rythme très élevé -il y aura des réunions à peu près chaque semaine- examiner l'ensemble des missions de l'Etat et à la fin, dans les deux mois, vous aurez des arbitrages rendus", a affirmé le ministre de l'Economie, invité de l'émission "Tous politiques" de France Inter, Le Parisien, France 24.

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  3. Lundi 10 février 2014 :

    «Certaines banques européennes n'ont pas d‘avenir»

    Danièle Nouy, présidente du mécanisme de supervision bancaire européen, estime que certains établissements ne passeront pas l'audit de santé qui se déroulera cette année. Il faudra alors organiser leur faillite ordonnée.

    «Nous devons admettre que certaines banques n'ont pas d'avenir» confie l'ancienne haut fonctionnaire de la Banque de France, au Financial Times. Selon elle, ces tests de résistance européens - stress tests - ne seront crédibles auprès des investisseurs internationaux qu'à la condition qu'ils épinglent les banques les plus faibles.

    La présidente du Mécanisme de supervision unique reconnaît que l'ensemble des banques du Vieux Continent ont fait des efforts depuis l'éclatement de la crise financière afin de consolider leurs bilans. Mais, dans les cas où ces efforts ne suffiront pas, il conviendra alors d'organiser des faillites ordonnées.

    http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2014/02/10/20002-20140210ARTFIG00139-certaines-banques-europeennes-n-ont-pas-d8216avenir.php

    Lundi 27 janvier 2014 :

    Les banques européennes ont une insuffisance de fonds propres d'environ 84 milliards d'euros au total, selon une information parue lundi dans l'hebdomadaire allemand WirtschaftsWoche, qui cite une nouvelle étude de l'Organisation de Coopération et de Développement économiques (OCDE).

    Crédit agricole a le déficit de capitaux le plus important, de 31,5 milliards d'euros.

    http://www.latribune.fr/entreprises-finance/banques-finance/20140127trib000811970/les-banques-europeennes-ont-besoin-de-84-milliards-d-euros-de-fonds-propres.html

    Un rapport de l’OCDE vient de faire état d’un manque de fonds propres des banques européennes de 84 milliards d’euros. Sur ce montant le Crédit Agricole représente un montant de 31,5 milliards, soit un peu moins de 40% de toute l’Europe. Cette situation fragilise à la fois le système bancaire français et l’union bancaire européenne.

    http://finance.blog.lemonde.fr/2014/01/31/4123/

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