jeudi 13 février 2014

L'histoire de Nauru

Un commentaire de Yannick Lecitoyen...

Voici l'histoire de Nauru pour ceux qui ne la connaisse pas (extrait du Complexe d'Orphée de Michéa) :

Pour qui veut imaginer ce que signifierait concrètement un monde centré sur les seules valeurs de l'économie et de la consommation, la République de Nauru offre un exemple privilégié. Cette petite île du Pacifique (21 kilomètres carrés et 4 000 habitants) contenait effectivement dans son sous-sol des gisements de phosphate d'une pureté extraordinaire que les puissances impérialistes (comme l'Angleterre ou l'Allemagne) s'empressèrent d'exploiter à leur profit dès le début du XXe siècle. Il faudra donc attendre 1968, date de son accession à l'indépendance, pour que l'île de Nauru puisse enfin obtenir le contrôle de ses ressources naturelles et bénéficier ainsi, pour la première fois de son histoire, des gigantesques retombées financières liées à l'exploitation de son minerai - devenu, entre-temps, indispensable à l'agriculture chimique et industrielle des pays occidentaux. Bien entendu, en décidant ainsi de poursuivre la politique d'extraction intensive du phosphate inaugurée par les puissances coloniales (et donc de soumettre le destin du pays aux aléas du marché capitaliste mondial), la jeune République se condamnait inévitablement à aggraver dans des proportions encore plus dramatiques la destruction écologique de l'île (disparition accélérée de la flore et des arbres, puis des terres cultivables et, au final, de toutes les activités d'autosubsistance traditionnelles). Mais, d'un autre côté, c'était une occasion unique, pour les habitants de Nauru, de découvrir l'univers enchanté de la consommation capitaliste et de commencer à imaginer - pour eux et pour leurs enfants - des formes de vie merveilleuses qui ressembleraient enfin aux images dont la télévision occidentale abreuve en continu les populations du « tiers-monde ».

L'exploitation et la vente du phosphate allaient, en somme, leur conférer le privilège rarissime de pouvoir émigrer sur place. De fait, la République de Nauru ne mit qu'un temps très court pour rejoindre le camp des pays les plus riches de la planète. Au bout de quelques années, le revenu par habitant y était devenu comparable à celui des États pétroliers de la péninsule arabique (et l'un des signes les plus spectaculaires de cette entrée dans le mode de vie capitaliste avait d'ailleurs été la progression foudroyante du taux d'obésité, à présent l'un des plus élevés au monde). Comme l'écrit Luc Folliet « dans les années 1970, Nauru est un paradis pour une population qui n'a pas besoin de se lever pour aller travailler [...]. Ils sont des rentiers et se comportent comme tels. Oisifs et consommateurs ».

Une telle success-story ne pouvait cependant pas durer éternellement dans la mesure où l'idée d'une croissance infinie dans un monde fini est taillée dans l'étoffe dont sont faits les rêves des économistes libéraux. Et ce qui est déjà devenu évident pour la planète l'était a fortiori pour une petite nation insulaire. C'est ainsi que les années 1990 vont sonner « comme le réveil brutal pour tout un pays ». À cette époque, « 80 % de la surface de l'île a été creusée » et l'exploitation du phosphate commence à donner ses premiers signes de déclin. En quelques années seulement (sous le capitalisme global - où tout, par définition, est connecté avec tout — les moindres changements de situation peuvent naturellement induire des réactions en chaînes aussi soudaines que catastrophiques), ceux qui avaient cru pouvoir intégrer définitivement le cercle étroit des riches vont ainsi découvrir la réalité du mur écologique et devoir, peu à peu, faire l'apprentissage traumatisant de la véritable pauvreté. Car entre-temps, bien sûr, l'île a été presque entièrement détruite par les travaux de forage industriel: l'agriculture et les activités d'autosubsistance y ont devenues impossibles, les traditions morales et culturelles qui auraient pu donner un sens à une autre manière de vivre ont sombré dans l'oubli progressiste, et les citoyens-consommateurs, en perdant l'habitude de travailler (conformément aux mœurs des pays riches, ils avaient évidemment passé commande de centaines de travailleurs étrangers afin d'être déchargés de toutes les corvées quotidiennes), ont fini par désapprendre les gestes les plus élémentaires d'une vie adulte et autonome. À tel point que le gouvernement se voyait désormais réduit à envoyer les jeunes Nauruanes en « stages de reconditionnement » aux îles Fidji (situées à des centaines de kilomètres) afin qu'elles puissent « réapprendre à passer le balai, nettoyer la cuisine, changer des couches ».

Aujourd'hui, la brève parenthèse consumériste s'étant refermée, l'île apparaît donc comme une « immense casse à ciel ouvert. Il n'y a pas un endroit sans une voiture abandonnée. Des cimetières de ferraille et d'acier sont disposés çà et là dans tous les districts de Nauru : voitures, camions, pneus, matériel électroménager défectueux. Des centaines de magnétoscopes, téléviseurs, chaînes hi-fi s'y entassent aussi. Les vestiges d'un passé prospère forment désormais des monticules de rouille ». En un mot, Nauru est désormais un pays ruiné et sans âme, que seule l'aide internationale contribue encore à maintenir à flot.

L'histoire de cette petite île du Pacifique - autrefois paradisiaque — a évidemment valeur de fable pour l'humanité tout entière. Elle offre un concentré spectaculaire de tous les méfaits engendrés par les politiques de « croissance » (ou, plus exactement, d'accumulation du capital) - telles qu'elles ont été définies par les idéologues arrogants et bornés de la Banque mondiale, de l'OMC ou du FMI, et appliquées sans réfléchir par presque tous les politiciens de la planète (si l'on met à part quelques dirigeants de certains pays du tiers-monde, comme l'Equateur, la Bolivie ou le Venezuela). Elle nous confirme en même temps — à travers l'étrange folie passagère qui s'est emparée de son peuple - que l'imaginaire hypnotisant de la consommation moderne n'est rien d'autre que « le soleil illusoire qui se meut autour de l'homme, tant que l'homme ne se meut pas autour de lui-même » (Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel), et que sans une critique radicale de cet imaginaire aucune émancipation humaine ne saurait être envisagée.

Si la morale de cette histoire devait nous rester étrangère, il se pourrait donc que nous découvrions un jour que le destin de cette petite île des mers du Sud n'était, au fond, que la bande-annonce de celui qui attend l'humanité tout entière. Un simple modèle réduit, en somme, de ce futur Nauru planétaire qui est l'horizon inévitable de toutes les politiques de croissance.

10 commentaires:

  1. Ouep, j'avais vu un reportage sur Arte à propos de cette île...

    Les habitants avaient tellement d'argent qu'ils abandonnaient leur voiture lorsqu'il n'y avait plus d'essence dans le réservoir ! De toute façon la nouvelle arrivait par bateau dans la journée !

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  2. L'oeil avisé du globetrotter Bernard Cloutier dressait déjà un portrait saisissant de ce paradis déchu en 2002 : http://berclo.net/page02/02fr-nauru.html

    Mais, eh, Yannick, ne ramenons pas systématiquement tout au capitalisme. Le capitalisme se nourrit du consumérisme, il ne se confond pas avec lui.
    Ou alors on va parler du développement durable à la Soviétique...

    Sans rancune, mais l'environnement a sa logique propre que l'économie ignore.

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    1. Lis sa conclusion !

      "Qu'adviendra-il de tous ces gens?

      Est-ce que les propriétaires terriens et les politiciens partageront avec eux un peu des sommes qu'ils ont mis de côté dans des banques et des biens immobilier à l'étranger?

      Les agriculteurs australiens et néo-zélandais, qui ont prospéré grâce à l'engrais de phosphate bon marché de Nauru, vont-ils leur faire de la place?"

      Le tout à côté d'une photos de petites nenfants.

      Toujours ce même dégueulis de daube droit-de-lhommiste et culpabilisante. Aucune remise en cause.

      Ces gens ont vendu leur âme et l'avenir de leurs gosses pour du coca et des 4x4. Qu'ils assument.

      Et ils prennent une bêche et des pelles et se mettent à remettre leur île en ordre et à cultiver des patates.

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    2. Ztong ce texte n'est pas de moi mais de Michéa. On me reproche de tout ramener et capitalisme, et quand je relis ce passage de Michéa j'y retrouve justement cette phrase "sous le capitalisme global - où tout, par définition, est connecté avec tout -" : ça me rassure, si je suis fou, on est au moins deux.
      Le capitalisme ne se contente pas d'être un système économique générateur de profit maximum, le capitalisme change le rapport de l'homme à la production : la possession et l'utilisation des outils, des techniques, des technologies, des produits, des moyens d'échanges, des rapports sociaux. Or c'est ce lien entre l'homme et le produit de son travail qui permet toute construction culturelle libératoire, par un travail où la main et l'intelligence sont unies. Bien sur il n'interdit pas (pas toujours) stricto-sensu le travail à échelle humaine, mais en développant la baisse des prix par la productivité industrielle il hypothèque grandement sa viabilité économique.

      Quand au consumérisme c'est une partie intégrante du capitalisme puisqu'il est la concrétisation du fétichisme de la marchandise déjà relevé par Marx à son époque, et de son apogée dans la société-spectacle de Guy Debord. La marchandise elle-même (et sa vente) est un spectacle permanent, servi par des spots publicitaires faramineux, des emballages surabondants et chatoyants, sponsorisé par des stars du cinéma ou du sport. Les produits, comme les dieux, semblent acquérir une vie propre (on ne voit jamais leur fabrication), ils apparaissent, viennent, et circulent apparemment sans intervention humaine. Ils donnent à la personne qui l'acquiert ses capacités , un statut social. ...éphémère au mieux, au pire mensonger et destructeur. Au vue de l'évolution du monde et de sa viabilité, tout porte à croire que ces nouveaux "dieux" ne valent guère mieux que les anciens.

      Et ne me parle pas de l'Union soviétique qui a mis ses paysans au goulag et déifié l'industrie. Que les profits du capital aillent exclusivement à une caste de dirigeants d'Etats ou de dirigeants de grandes entreprises cela ne change rien.

      Je ne suis pas contre la technologie, et c'est justement parce que j'aimerai qu'on puisse encore dans le futur y avoir accès pour des besoins réels que j'aimerai qu'on commence à rationaliser son utilisation.

      Je rêverai plus d'un modèle avec politiquement une démocratie générale et locale (le peuple vote des lois, et pas des hommes qui n'ont aucun engagement à tenir mais tout à y gagner, le législatif est LE pouvoir principal, c'est lui qui détermine qui règne vraiment comme le note Locke), au niveau de la production il faudrait réduire l'industrie au maximum, tout ce qui peut être fait sans machines et sans danger devrait être fait par l'homme. Ca demande de changer notre mode de vie, mais on sait qu'il est intenable même à court terme de toute façon, donc autant s'y préparer (une fois qu'on a des enfants ces questions prennent une autre dimension), etc.

      Mais tout ça passe par la monnaie-capital, qui est le sang de ce système, je vous saoulerai à l'occasion.

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    3. Je suis d'accord avec vous deux, et on en est à discuter de la priorité de la cause sur les effets de toute manière le résultat sera similaire (en plus caricatural) à celui de l'île de Pâques: effondrement généralisé du système et IMPOSSIBILITE de refaire du durable à partir des ruines parce que les sols sont bousillés.

      Ce n'est pas rien : quand on engloutit un département sous le bitume en France, pourra-t-on le reconvertir en terre arable ? A écouter Bourguignon, j'en doute.

      On touche un problème profond de conscientisation sociale et, Yannick, on en reparlera. Car la démocratie sans information parfaite n'est que dictature déguisée.

      J'assume cette putain d'idée, que je soumets à votre méditation (sachant que Blum et Voltaire sont passés bien avant, et j'en oublie ; en tout cas, il faut lier ça au post sur la liberté de la presse).
      Pour résumer :
      Sans une prise de conscience générale, la démocratie, ça marche pas.
      Et rares sont les moments de l'Histoire où ça l'a fait.
      Et merci, Tonio, pour ton oeuvre en faveur de l'information globale. Sans flagornerie ;-)

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    4. @ Yannick
      Je ne sais pas si tu connais Jacques Ellul mais il avait une interprétation du système qui me parait pertinente, en voici un résumé: http://technologos.fr/textes/jacques_ellul.php
      Vision large de l'aliénation de l'homme par la course au progrès ou comment la machine nous mange!!

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    5. Incroyable, mais j'arrive justement de la page exacte que tu me suggères... Oui je connais Ellul, pas assez, je n'ai lu que "l'illusion politique" jusqu'à présent, déjà fabuleux, mais je compte bien me rattraper. C'est je pense, avec Castoriadis entre autres un des grands génies visionnaires Français par trop méconnus...

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  3. C'est encore pire que ça :
    http://www.youtube.com/watch?v=PY52H90Cgvs

    Après avoir tout gaspillé, vendu les bijoux de famille, magouillé à bloc (genre paradis fiscal et vente de passeports), ils ont eu la lumineuse idée, en 2006, de relancer l'exploitation des phosphates, ce qui a merdé bien évidemment. En somme : incapables de comprendre comment ils se sont retrouvés dans la dèche, ils ne cherchent qu'à s'y enfoncer encore plus...

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    1. J'ai le sentiment que les Quatari ont compris le message... à moitié.

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  4. @ Ztong,

    Completement ! la preuve ils sont en cours d'annexer la France avec leur soft power.
    habitude d'en parler,
    habitude de les voir (foot, medias)
    achat de fleurons industriels et commerciaux
    renflouement de diverses structures
    présence dans les banlieues
    importation d'habitudes,
    importations de coutumes
    importation des moeurs,
    Importation de ...
    Importation d....
    ....

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