mercredi 12 mars 2014

Bruno Bertez : Poutine le macho contre les femmelettes !

L’Edito Spécial du Mercredi 12 Mars 2014: Poutine le macho contre les femmelettes ! Par Bruno Bertez
Le blog à Lupus, Bruno Bertez, 12/03/2014 (en Français texte en français )
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les États-Unis évaluent à 20 000 les troupes russes qui ont pris position en Ukraine. Des mines sont en train d’être posées le long de la ligne que l’on pourra bientôt appeler ligne de séparation ou démarcation. Les troupes russes balisent les frontières de la Crimée. Mac Cain l’américain , va-t-en guerre invétéré vitupère, mais il reconnait que les USA n’ont aucune option militaire. Quand aux Européens mal avisés qui ont servi de supplétifs , ils n’ont qu’une chose à faire, baisser la tête. Tout ceci aura des conséquences sur l’ordre du monde et sa composante, l’ordre financier.





Nous soutenons que l’affrontement en cours au plan géopolitique n’est pas une coïncidence, il est la conséquence de la crise, de son mode de traitement, et, maintenant, de la tentative de normalisation en cours. Le combat de titans entre le pouvoir « Hard », concret, et le pouvoir « Soft », celui des signes, préfigure celui qui viendra un jour, à un autre niveau, entre les monnaies de crédit et les valeurs réelles. Le réel, le déterminé, tente de resurgir, il s’affronte à l’universel et à l’abstrait. Et il est en train de remporter une victoire.

Nous avons développé récemment l’idée que le monde global se fragmentait. Ceci est conforme à une prévision que nous avons faite dès la montée de la crise financière. Nous avons en effet annoncé que l’appauvrissement qui allait résulter de la crise financière allait muter en crise économique et que les deux conjuguées allait faire disparaître la croissance, réduire l’huile dans les rouages mondiaux, et que la question majeure, à un certain point, allait être de savoir: qui va payer?

D’autres auteurs, comme Michael Pettis, ont parfaitement vu également et annoncé que l’on allait régresser sur la voie de la mondialisation. La fluidité allait disparaître, l’appétit pour le risque également. Seul allait rester le progrès des technologies et des processus de fabrication, lesquels allaient augmentent les antagonismes domestiques et internationaux puisque générateurs de chômage.



Tout se déroule comme prévu, à condition d’introduire la notion de tendance: il y a bien une tendance à tout cela, à la régression, mais elle se manifeste, selon les domaines, inégalement, car les gouvernements, en particulier les Grands, luttent pour infléchir le cours des choses. Cela est particulièrement vrai pour les Anglo-saxons, promoteurs de la globalisation financière, ils tentent par exemple, par l’ultra laxisme monétaire, de contrer les tendances à la chute de l’appétit pour le risque.

Dans d’autres domaines, comme le protectionnisme, la manipulation des changes, la redomestication des flux, les tendances sont plus nettes ; les Anglo-saxons n’ont que peu de moyens pour s’y opposer. Même chose au plan domestique, et à l’intérieur des blocs, la fragmentation des corps sociaux fait voler en éclat les consensus, les alliances, le bipartisme est contesté, les extrêmes montent, les gens s’élèvent les uns contre les autres.

L’UE déçoit de plus en plus les Français


La globalisation était dissymétrique, c’est à dire que, dans le processus, les bénéfices n’étaient pas également répartis, il y avait des gagnants et des perdants, des laissés pour compte. Il suffit de voir le tollé suscité par l’incroyable croissance des inégalités. Cependant, l’huile synthétique mise dans les rouages par les QE de la Fed, le « Coûte que Coûte » de Draghi, les QE de la Banque d’Angleterre, puis les Abenomics, a masqué la détérioration fondamentale. Elle l’a fait au prix d’une fragilisation du système car l’essentiel des flux monétaires s’est dirigé vers les émergents producteurs de plus de rémunération des capitaux que les vieux pays. Ces pays ou blocs, Chine et Inde compris, ont, si on peut dire, bénéficié de croissance du crédit hors normes, malsaine, qui a donné l’illusion d’une compensation, ces dernières années, du ralentissement des pays développés. Hélas le prix à payer en a été la constitution de poches de bulles, de zones de mal-investissement, de déficits et déséquilibres profonds.



Il était évident que la statue du Commandeur était au bout du chemin. Et la statue s’est élevée lorsque, en Avril dernier, il est apparu que les États-Unis avaient décidé d’initier le « Taper », la réduction des achats de titres à long terme, qui alimentent la croissance des liquidités dans le monde global. La réduction du « Taper » a été perçue à juste titre comme le début d’une nouvelle phase au cours de laquelle, peu à peu, la mer des liquidités allait se retirer et les taux allaient commencer leur normalisation. Et là, toute la situation globale a basculé. De gagnants, les émergents allaient devenir les premiers perdants. Les flux de capitaux se sont en effet inversés, ils se sont redirigés vers le Centre d’origine, c’est à dire les États-Unis, puis les Centres vassaux comme l’Europe, sorte de quête de sécurité en prévision de craquements à la périphérie. La situation de pays et de blocs, comme le Brésil, la Turquie, l’Inde, la Chine, la Russie, l’Europe centrale, s’est aggravée, les fissures sont apparues, vite devenant crevasses. Tous ces pays sont victimes du jeu de flux et reflux des capitaux initiés par les manœuvres monétaires de la Fed, la BOE, la BCE, la BCE, la BNS etc. Les changes se sont affaiblis, les devises ont chuté, les taux ont monté, les marchés obligataires se sont déstabilisés avec de fortes pertes pour les secteurs bancaires, la croissance est devenue de plus en plus faible. Le risque de déstabilisation sociale est réapparu.



Nous ne reviendrons pas sur la détérioration en cours de la situation en Chine, nous en avons souvent parlé. Elle est telle que les autorités parent maintenant au plus pressé dans l’incohérence, tantôt appuyant sur le frein, tantôt appuyant sur l’accélérateur, et quelquefois les deux en même temps. La Chine paie maintenant, et ce n’est que le début, le prix des cadeaux empoisonnés tombés du ciel du laxisme financier américain. Elle paie le changement de politique des Japonais, qui se traduit par une incroyable montée du nationalisme dans toute la zone. L’économie chinoise est une catastrophe en attente de se produire en raison de son mal-ajustement structurel, de ses excès de crédit intérieur. De sa situation sociale et régionale fragiles.

On constate que la montée des tensions régionales dans le monde va de pair avec les craquements financiers et économiques.

Et c’est là où nous complétons notre raisonnement des années 2008 et 2009: non seulement la crise va exacerber les antagonismes pour savoir qui va payer, mais la tentative de sortie de crise imposée par les Américains va, elle aussi, et de façon tout aussi drastique, provoquer une gigantesque instabilité politique, géographique et géopolitique.

Tout ce qui a bénéficié du laxisme du crédit américain depuis plus de trente ans est mal-ajusté structurellement, fondamentalement. Les développements économiques qui ont été construits l’ont été sur de mauvaises bases, sur des modèles intenables et fragiles. Le traitement de la crise selon la méthode américaine par la fuite en avant dans le laxisme monétaire, le crédit à outrance, les taux zéro a exacerbé les déséquilibres des émergents au cours de la période 2009/2014, tout ce qui était vulnérable est devenus intenable. D’où, au cours de l’été, les demandes, supplications des émergents, de demander que la gestion de la politique monétaire américaine soit au moins concertée. Demandes auxquelles il a été répondu par de cinglantes fins de non-recevoir. Ce n’est pas parce que l’on est l’Empire que l’on a des responsabilités globales, n’est-ce pas!

Le « Taper » a donc lieu et il menace d’accélérer puisque son rythme dépend de la seule situation américaine. Les pressions pour accélérer le « Taper » sont considérables, le combat au sein de la Fed est vif.



Le stress qui se propage dans le système des émergents est une cassure, une rupture. Voilà ce sur quoi nous voulons insister. Et cette hypothèse va bien au-delà de notre prévision de 2008/2009 sur l’accroissement des antagonismes provoqué par l’appauvrissement. C’est une rupture, une cassure du consensus global, géopolitique qui a fait que le monde hors USA et hors vassaux européens prend conscience du fait que la politique américaine lui est délibérément néfaste et qu’il n’a plus intérêt à soutenir l’ordre voulu par les Américains. Avant, le monde de la périphérie était gagnant en termes de développement et de mise au travail de sa population, constitution d’une force armée ; maintenant, les craquements sinistres entendus à l’intérieur le conduisent à s’interroger sur les bienfaits de l’intégration, de la coopération, de la coordination. Le comique est que les occidentaux menacent naïvement les Russes de les exclure du G8 ! Alors qu’au même moment des élites russes et chinoises s’interrogent sur la question de savoir s’il faut encore faire semblant de participer et coopérer ! Les Russes viennent de relancer la question de la réforme du FMI, ajoutant que celle-ci doit être mise en branle, même si les Américains s’y opposent. Les Chinois viennent de changer de politique sur la question de la revalorisation progressive du Yuan demandée par les Américains.

Nous résumons l’articulation du raisonnement:

   pendant 30 ans, les émergents jouissent des bienfaits de la politique monétaire américaine, ils bénéficient de l’abondance du dollar, de l’expansion du crédit, des entrées de capitaux, des taux bas, ils constituent des réserves colossales, ils s’équipent et ainsi montent des systèmes économiques et militaires qui, peu à peu, font d’eux des concurrents stratégiques des Américains.

   pendant 5 ans, tout cela s’accélère car les USA répondent à la crise par l’amplification des politiques antérieures et choisissent la fuite en avant. Le système des émergents se déséquilibre, se fragilise encore plus, sous des dehors de bonne santé et de prospérité désynchronisées. On croit qu’ils sont « immunes ».

   en 2013, les États-Unis décident de tirer le tapis. L’expérience monétaire ne produit plus de bienfait sensible pour eux, ils décident de réduire progressivement la dérive. Ce faisant, ce que l’on avait dissimulé apparaît, à savoir le caractère artificiel de la bonne santé des émergents et compétiteurs stratégiques. Parmi eux, il y a les deux principaux rivaux stratégiques des Américains, les Russes et les Chinois.

Ces deux pays comprennent qu’ils n’ont plus rien à gagner de l’ordre américain, de la coopération, de la coordination. Au même moment, les États-Unis comprennent qu’ils ont une occasion de rabattre leur caquet et d’abaisser ces deux compétiteurs stratégiques, ils réarment le Japon contre la Chine, serre la vis de leur vassal européen, pour qu’il prenne ses distances avec le Russe et enclenchent les manœuvres de déstabilisation là où la situation est la plus propice, c’est à dire sur le flanc Est, en Ukraine.

Nous sommes dans une situation de surdétermination. Tout se conjugue et crée l’opportunité de manœuvres géopolitiques. Fin d’une période, affaiblissement des concurrents, début de reprise aux États-Unis, docilité des vassaux européens encore empêtrés dans leur crise.

Ses réserves étaient de 360 milliards de dollars en 2009, elles ont atteint un sommet de 500 milliards en 2011, on a fini l’année 2013 à 470 milliards. Plus de progrès, on est sur la mauvaise pente. L’économie russe est entrée en stagnation dès 2012, après des croissances au taux de 5% jusqu’en 2011. Le rouble a chuté de 17% sur un an, les actions russes se sont effondrées de 25%, les taux longs ont fait un bond de plus de 2 points! La Russie n’a plus rien à gagner au statu quo ; au contraire, elle a compris que tout ce que les États-Unis avaient donné, tous les cadeaux tombés du ciel pouvaient et allaient être repris. Et c’est, nous y insistons, exactement la même chose pour les Chinois. A noter que les Chinois et les Indiens se sont solidarisé des Russes dans le conflit ukrainien.

Rien dans ce que nous voyons n’est une coïncidence. Sans être prévu et calculé, tout converge objectivement, indépendamment de la volonté des hommes vers une situation nouvelle. On passe de la coopération, coordination, à la confrontation. Parce que c’est ainsi, le temps où tout le monde bénéficiait de l’ordre établi les trente dernières années, ce temps est révolu. Le temps du gâteau qui grossit s’est terminé en 2008/2009; le temps d’un supplément, de parts, produit par le traitement de la crise est en train de se terminer, maintenant, les participants retrouvent la réalité d’intérêts divergents et antagoniques.

Les Russes, qui sont culturellement et économiquement du côté du « Hard » pensent que les occidentaux ont plus à perdre qu’eux dans la partie qui est actuellement engagée. Ils pensent que le pouvoir « Hard », dans l’histoire, gagne toujours sur le « Soft ». Que la force gagne sur la propagande, que les richesses réelles comptent plus que les richesses-papier, virtuelles. La culture du matérialisme dialectique qui imprègne encore les élites russes et chinoises est à l’opposé de la culture du signe suspendue dans les airs des occidentaux. C’est en ce sens que les Russes peuvent compter sur l’allié objectif allemand, les Allemands, eux aussi, ont encore une culture du « Hard ».



Poutine croit à l’histoire et à la nation, il sait que les droits de la Russie sur la Crimée datent de 200 ans, de Catherine II, 20 ans avant ceux des États-Unis sur la Louisiane. Il veut faire oublier l’humiliation des années 90. Il sait que les occidentaux vont s’épuiser à soutenir Kiev, surtout financièrement. Il a compris que le monde n’est pas un club de gentlemen kleptos réunis dans un Club à Londres. Il rit de l’universalisme naïf. Poutine sait que le sang est plus épais que l’eau et a plus de réalité que le flux des paroles ou les mouvements de la mer digitale.

   Poutine s’est moqué des gesticulations occidentales lors de l’invasion de la Géorgie.

   Il a forcé Obama à céder sur la question des missiles en République Tchèque et en Pologne.

   Il a humilié Obama avant sa réélection en lui faisant promettre encore plus de flexibilité sur la question des missiles après sa réélection.

   Il a transformé l’affaire syrienne en véritable débâcle des occidentaux, c’est Poutine qui, gentiment, a sauvé la mise des Américains sur la question des armes chimiques.

Poutine réarme, la Chine accélère ses dépenses d’armement de 12%, alors qu’Obama est obligé de réduire ses dépenses militaires à 3% du GDP en 2016. la Chine durcit sa position partout dans sa zone, elle ne laisse rien passer.

Poutine sait que les États-Unis ont des armes, mais il sait aussi, comme le savait Bin Laden, que c’est un colosse aux pieds d’argile dont le socle est la finance. Il sait que tout le système de pouvoir repose sur la confiance et le fait que personne ne joue la politique du pire. Il sait que le monde ne tourne que parce que, depuis la crise, on a créé 30 trillions de dettes de plus, soit une progression de 40% sur la situation de surendettement de départ. On est à plus de 100 trillions de dettes globalement maintenant, contre 70 à mi-2007! Il sait que la reprise américaine repose sur le mythe de l’effet de richesse dont bénéficient les ménages américains: grâce à la Fed, la richesse perçue par les ménages -illusion de richesse- a progressé de plus de 8 trillions en 2013 à 81 trillions. En 5 ans, alors qu’ils se sont appauvris en réel, les Américains ont vu leur richesse fictive, papier, faire un bond de 23 trillions, soit plus de 40%. Il sait que la pyramide repose sur la pointe. Que le tigre, sous certains aspects, en particulier financiers, est de papier.

Nous insistons régulièrement sur ce qui est le sous-jacent de la modernité. À savoir, la prégnance des signes, la dictature d’une symbolique névrotique déconnectée des réalités. Nous appliquons très souvent cette hypothèse de travail à l’analyse de la situation des marchés financiers et des marchés plus vastes de la politique. Nous soutenons que nos sociétés sont victimes d’une illusion qui leur fait prendre les ombres pour le réel, les signes, les représentations pour le monde: l’affrontement qui se dessine illustre notre propos, c’est un conflit entre deux mondes. Poutine incarne la réalité, l’histoire faite de conflits, de sang et de larmes, Poutine se rit de l’angélisme. Les occidentaux sont suspendus dans les airs de leurs rêves, de leurs croyances, de leur technologie. Masques de leurs faiblesses infantiles.



Nous entrons dans un période d’extraordinaire incertitude réelle, la vraie, le vrai risque et les marchés financiers, sont valorisés à des niveaux qui anticipent le meilleur des mondes pendant des décennies.

Nous terminerons par cette citation de Vladimir Yakunin, ancien diplomate russe de haut rang qui est maintenant président des Chemins de Fer russes : « Nous sommes en train d’assister à un affrontement géopolitique formidable dont le but est la destruction de la Russie en tant que opposant géopolitique aux États-Unis et à l’oligarchie financière globale. L’oligarchie financière globale organise un renversement du pouvoir en Ukraine afin de détruire la Russie en tant qu’opposant géopolitique ».

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