mardi 22 avril 2014

Bruno Bertez : De Madoff à la réunion du FMI

L’Edito du Dimanche 20 Avril 2014: De Madoff à la réunion du FMI par Bruno Bertez
Le blog à Lupus, Bruno Bertez, 20/04/2014 (en Français texte en français )
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Ou il est question dans cet article de crimes contre l’humanité et de l’obéissance ordinaire



Le récit de l’histoire est presque aussi important que l’histoire elle-même. Le récit façonne pour le présent l’idée que les gens se font de ce qui s’est passé. Un bon récit se doit de porter sur les faits, bien sûr, sur les zones d’ombre, évidemment, mais surtout sur les liaisons entre les principaux points du récit. Seule la compréhension des enchaînements est utile pour les générations futures.



Les procès sont une occasion que l’humanité, la société, ne devraient jamais manquer de faire le point sur elle-même. On devrait analyser les conditions dans lesquelles les événements sont apparus, on devrait pouvoir répondre aux questions comme: comment cela a-t-il pu arriver? Et beaucoup d’autres encore.

Ce qu’il faut, aussi et surtout, dans les procès, c’est écouter, écouter de façon ouverte, sans idée préconçue et sans blocage, les explications, les arguments des personnes en cause, les arguments de ceux qui sont considérés comme les criminels. Ils ne parlent pas pour ne rien dire, leur vie, leur honneur est en jeu et, à ce titre, on doit admettre que leur parole mérite d’être écoutée. Les juges et les médias disqualifient les paroles des coupables, ils ont tort. Précisons et insistons, notre propos ne concerne pas la culpabilité ou la faute ou l’erreur ; non, notre propos tourne autour de la question de la fonction des procès dans nos systèmes.

Réécoutant les procès Eichman, Barbie, lisant les comptes rendus de multiples procès et de celui des salariés ou associés de Madoff, nous sommes frappés par la répétition d’un thème: celui de l’obéissance. Presque tous disent « nous avons obéi aux ordres et instructions qui nous ont été donnés ».

La répétition devrait mettre la puce à l’oreille, tout comme l’occultation par la société de cette répétition. Il n’y a que des gens comme Hanna Arendt ou Camus qui aient eu la perspicacité et le courage de poser les vraies questions, à savoir: le rôle de l’obéissance dans nos sociétés, le rôle des fonctionnaires obéissants, qu’ils soient d’Etat ou privés. Vous avez compris l’idée que nous voulons faire passer, n’est-ce pas. Le point le plus important, pour qu’un crime de grande ampleur puisse être commis, pour qu’il dure, pour qu’il prenne de l’extension, c’est l’obéissance. Quand nous disons obéissance, nous voulons inclure, le complément de l’obéissance, la Loi du Silence, la neutralisation des paroles critiques ou de révolte.



Quand, depuis de nombreuses années, nous avons dénoncé le système financier, bancaire et monétaire comme une gigantesque tromperie, une escroquerie, un Ponzi spoliateur et dangereux, nous avons été modestes, nous n’avons jamais cru que notre voix puisse suffire à modifier le cours des choses. Nous avons simplement cru utile de poser quelques pierres blanches, quelques petits cailloux, pour servir de repère dans l’avenir. Que des géants de la pensée comme Minsky ou son continuateur, Steve Keen n’aient pas eu plus d’influence que nous, doit, devrait faire réfléchir. La question importante n’est pas la connaissance, elle existe quelque part ; non, la question centrale, c’est l’erreur, la faute, le mensonge: comment réussissent-ils aussi bien ? Vous connaissez notre réponse, le vrai, le faux, les idéologies sont produites par les plus forts et ils font en sorte que ce soient les idées conformes à leurs intérêts qui aient droit de cité.



Nous, nous sommes satisfait de constater que des analyses que nous développons depuis très longtemps et de façon redoublée, répétée, depuis la crise de 2008, aient maintenant droit de cité et même soient exposées au plus haut niveau. En effet, l’analyse livrée ce 11 Avril par le patron de la Banque Centrale Indienne, Raghuram Rajan, devant le FMI, texte de 10 pages, est exactement, point pour point, articulation pour articulation, le décalque de celle que nous popularisons. Au risque de lasser.



Rajan, dont la référence n’est pas mince, est ancien chef économiste du FMI, professeur à l’Université de Chicago, et c’est l’un des rares à avoir, avant la crise, décortiqué clairement les mécanismes par lesquels elle allait arriver. C’était à Jackson Hole devant l’élite mondiale de la monnaie, de la banque et de la finance. Comme on pouvait s’y attendre, cette année encore, au FMI, Rajan a été contredit par l"un des chefs kleptos de la Fed, Evans. Il suffit de lire les textes des interventions de l’un et de l’autre pour voir qui pense juste et qui pense faux. Evans ne pense pas, il récite.

Quel rapport avec notre propos sur l’obéissance? Le rapport est organique, s’il n’ y avait pas des larbins pour obéir, le mal ne pourrait, ni durer, ni se propager. La solution finale d’Hitler n’aurait pu être mise en œuvre, faute de chaîne de transmission. Les idées, mêmes les mauvaises, ne s’imposent pas d’elles-mêmes, il faut des gens pour les incarner et les mettre en actes. Il faut des lâches pour les tolérer, il faut des gens qui renoncent pour que le mal soit fait.

Et c’est là où intervient la pirouette scandaleuse des juges, des tribunaux, bref de ceux qui sont censés travailler pour l’Histoire. Ils devraient retenir comme central cet argument de l’obéissance comme justification des crimes. Ils devraient le retenir et non pas l’escamoter. Aussi bien dans le cas des criminels de guerre que dans le cas des escrocs. La pirouette des juges, les femmes de ménage du système, consiste à affirmer, face à l’argument d’obéissance: « le bon sens aurait du prévaloir ». Point à la ligne, le débat est clos. Ah bon! Et comment juger du bon sens? Où est le modèle du bon sens-étalon, au pavillon de Sèvres? Où est le bon sens à un moment historique donné? Qui le détient, qui le mesure, qui le fait connaître?



Ce n’est pas un hasard si nous mettons en regard d’un côté les crimes contre l’humanité évidents d’Hitler et de ses complices et le crime contre l’humanité de la gestion homicide des Banquiers Centraux, des Gouvernements et des Guelfes noirs kleptos. Des dizaines de millions de gens ont leur vie gâchée à cause de ces futurs reconnus criminels, mais actuellement considérés comme non coupables. Des vies sont perdues, des humains sont déchus, humiliés, par la conjonction de politiques qui visent à gonfler la valeur du capital, à fabriquer de l’inflation, à baisser les niveaux de vie. Pire, la haine s’instaure, les peuples sont montés les uns contre les autres, les ennemis sont pointés du doigt dans un dernier sursaut de « coûte que coûte ». Il suffit de regarder l’opération de l’hegemon américain et de ses supplétifs européens en Ukraine.

Madoff décrit exactement la situation globale dans laquelle le monde se trouve: « J’ai fourni des rendements élevés, réguliers, même dans les périodes de difficulté économique et de risque élevé. Les performances obtenues ont été versées, non pas par extraction de rendements sur l’économie réelle, mais par le biais de prélèvements sur les flux de capitaux nouveaux »… « Ce sont les nouveaux arrivants qui ont permis de payer les performances des anciens ».

En clair, les gens, sont grâce à moi, devenus riches, non pas parce que les affaires ont été bonnes et que l’activité réelle nous a récompensés, mais parce que nous avons utilisé l’argent des nouveaux venus pour servir des performances fictives, des résultats qui n’existaient pas.

Quelle est la situation actuelle dans le monde? On sert des performances, en créant de plus en plus de liquidités gratuites, en créant de la monnaie pour acheter des titres à long terme, ces liquidités constituent un mistigri dont les gens, surtout les très gros, veulent se débarrasser, et donc ils achètent sur les marchés des actifs qui rapportent un peu, ils en font monter les prix et, ainsi, les nouveaux arrivants produisent mécaniquement la performance des anciens, laquelle est la somme du rendement interne versé par l’actif financier et de la hausse artificielle du cours. Seule une fraction de la performance est produite au sens fort et vrai, par l’activité économique sous-jacente, le reste, de loin le plus important, vient de la chaîne du bonheur, de la carambouille, du Ponzi mis en place par les politiques monétaires non conventionnelles.



Etes-vous d’accord avec nous pour dire que le simple « bon sens devrait prévaloir » et que tout citoyen, tout juge, devrait dénoncer l’action des délinquants qui entretiennent ce Ponzi. L’impératif moral est clair, le bon sens ne triche pas, il faut dénoncer, punir. Prendre date pour l’avenir.



Draghi est un bon petit toutou obéissant à ses Maîtres, directs, les Anglo-saxons, et indirects, cachés planqués au sein du FMI. Il vient de déclarer : « La BCE assouplira sa politique monétaire encore plus, si l’euro continue de se raffermir ». Traduisez, cette traduction nous est fournie par le FMI « La BCE doit agir si l’inflation basse persiste ». Draghi dit:oui monsieur, bien monsieur, vous avez encore une petite poussière sur vos chaussures. « Il y a maintenant unanimité à la BCE pour des achats d’assets », c’est à dire pour que les Quantitative Easing européens prennent le relais des QE américains et anglo-saxons. Ces derniers trouvent que poursuivre dans cette voie leur ferait courir trop de risques. Et là-dessus, notre caniche de développer le justificatif suivant: « l’inflation est trop basse, c’est le change trop élevé qui en responsable, l’euro trop fort représente 50% du déclin de l’inflation enregistré depuis 12 mois »; et tout le monde, médias, banquiers et gouvernements kleptos de renchérir!



Se trouve-t-il quelqu’un pour dire qu’après le QE 3 américain, le colossal QE3, les prix ont décroché à la baisse, on est passé d’un rythme d’inflation des prix de 1,5% l’an à 0,7%! Le bon sens, le fameux bon sens, en tire la conclusion que les QE ne sont pas la bonne solution. Et le bon sens aurait raison de se révolter face à ce crime contre l’intelligence et contre l’humanité. Cela fait 25 ans que les Japonais créent de la monnaie pour échapper à la soi-disant déflation, laquelle n’est que l’alibi agité pour sauver la mise des ultra-capitalistes imprudents sinon stupides; si cela marchait, cela se saurait!

Le bon sens et la science disent que la valeur d’un actif financier ou économique, c’est la somme des cash-flows que cet actif va procurer tout au long de sa vie. Plus vous montez le prix de cet actif, plus vous devez extraire de cash-flow de l’activité économique. Les ultra-riches qui détiennent le pouvoir grâce au rapport de forces produit par le chômage, ces ultra-riches en veulent pour leur argent. S’ils ont acheté un actif très cher, ils font pression sur les managers pour qu’ils réalisent de gros bénéfices, versent de gros dividendes, rachètent les actions, et surtout qu’ils ne gaspillent pas les cash-flows en investissant dans des projets dont la rentabilité n’est pas assez élevée. Ils exigent que l’on fasse des gains de productivité, que l’on remplace les hommes par les machines et ils sont incités à produire plus avec moins de personnel car le crédit est gratuit. Et les managers obéissent. Pourquoi? Parce qu’ils ont un fil à la patte, c’est le bonus, le partage de ce que l’on appelle scandaleusement la création de « Valeur ».

Les politiques monétaires non conventionnelles sont, non pas inflationnistes, mais déflationnistes. Elles ne favorisent pas l’emploi, elles le détruisent. En plus, ce sont des dévaluations déguisées, compétitives, comme celles qui ont provoqué la grande misère des années 1929 et suivants.

On comprend mieux le titre de l’intervention de Rajan devant le FMI: « Competitive monetary easing , is it yesterday once more? » Bien sûr que c’est la répétition sous une autre forme des erreurs des années 30. Le fait que les raisonnements soient de plus en plus sophistiqués ne sert qu’à masquer une réalité toute simple, incontournable, il y a une logique de la crise, elle dépasse tout le monde et les soi-disant remèdes que l’on feint d’y apporter ne sont jamais qu’un des moyens utilisés par les plus forts pour en faire reporter les effets négatifs sur les plus faibles.



Revenons à nos procès et aux tribunaux. Si le bon sens est relatif, s’il est rétrospectif, alors il y a une solution, c’est de s’en remettre au jugement et à la responsabilité des coupables potentiels, des acteurs. Il faut qu’ils redeviennent responsables, il faut que cesse l’impunité généralisée. Il faut institutionnaliser les grands procès contre ceux qui commettent des erreurs criminelles; ce sont eux, par la crainte, par la peur d’être jugés et punis, qui doivent marcher droit, se conduire correctement. Il faut qu’ils aient peur des châtiments, qu’ils ne puissent plus dire « mais je n’ai fait qu’obéir, j’ai cru que…».

Nos sociétés souffrent de la dissymétrie généralisée, les Pouvoirs, les Puissants ne paient jamais, ils vivent à l’image de leur Maître à ne pas penser, Friedman, sur le dos des tiers-payants. Le comble est que ce même Friedman est l’auteur des plus belles analyses critiques que l’on ait vu sur ce fameux système du tiers payant!

7 commentaires:

  1. Il y a deux sortes d'homme dans le monde :
    ceux qui sont derrière le pistolet, et ceux qui creusent.
    Toi, tu creuses.

    La justice n'a rien à voir dans l'histoire ... du moins pas tant qu'on a pas le pouvoir d'appuyer sur la gachette.

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    1. "Tu vois, le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi, tu creuses."

      "Le monde se divise en deux catégories : ceux qui passent par la porte et ceux qui passent par la fenêtre."

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    2. oui, mais Bertez ne croit pas à la lutte des classes!! Et toi non plus me semble-t-il?

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  2. Celui qui avait tendu sa joue gauche après s'être fait frappé sur sa joue droite a plus marqué l'histoire de son message que celui qui l'avait frappé....
    Votre histoire de gâchette me laisse assez froid car on peut tout tuer sauf une idée qui franchit le temps.

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    1. une idée ne franchit le temps que si les peuples qui l'ont conçue perdurent ...
      où sont les idées des grandes civilisations antiques ? dans la poubelle de l'histoire, annihilées (je te prie de penser au sens strict de ce terme ..) par les "vandales, barbares et autres conquérants". une idée meurt quand on assassine, vole, viole une communauté humaine ...
      Tu crois qu'on va où, ces temps ci ?

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    2. Où qu'on va ?
      On tourne en rond dans la gadoue !

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