vendredi 11 avril 2014

"Les riches vont où ils veulent, les pauvres où ils peuvent…" (Régis Debray)

"Les riches vont où ils veulent, les pauvres où ils peuvent…" (Régis Debray)
Extrait d’Eloge des frontières de Régis Debray (2010), Folio pages 69 et 70 (via le site L’Espoir) via Blog d'Olivier Demeulenaere, 11/04/2014 (en Français texte en français )
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[...] La frontière a mauvaise presse : elle défend les contre-pouvoirs. N’attendons pas des pouvoirs établis, en position de force, qu’il fassent sa promo. Ni que que ces passe-muraille que sont évadés fiscaux, membres de la jet-set, stars du ballon rond, trafiquants de main-d’oeuvre, conférenciers à 50 000 dollars, multinationales adeptes des prix de transfert déclarent leur amour à ce qui leur fait barrage. Dans la monotonie du monnayable (l’argent, c’est le plus ou le moins du même), grandit l’aspiration à de l’incommensurable. A de l’incomparable. Du réfractaire.

Pour qu’on puisse à nouveau distinguer entre le vrai et le toc. Là est d’ailleurs le bouclier des humbles, contre l’ultra-rapide, l’insaisissable et l’omniprésent. Ce sont les dépossédés qui ont intérêt à la démarcation franche et nette. Leur seul actif est leur territoire, et la frontière, leur principale source de revenus (plus pauvre un pays, plus dépendant est-il de ses taxes douanières). La frontière rend égales (tant soit peu) des puissances inégales. Les riches vont où ils veulent, à tire-d’aile ; les pauvres vont où ils peuvent, en ramant.

Ceux qui ont la maîtrise des stocks (de têtes nucléaires, d’or et de devises, de savoirs et de brevets) peuvent jouer avec les flux, en devenant encore plus riches. Ceux qui n’ont rien en stock sont les jouets des flux.

Le fort est fluide. Le faible n’a pour lui que son bercail, une religion imprenable, un dédale inoccupable, rizières, montagnes, delta. Guerre asymétrique. Le prédateur déteste le rempart ; la proie aime bien. Le fort domine les airs, ce qui le conduit d’ailleurs à surestimer ses forces. Résistants, guerrilleros et "terroristes" n’ont ni hélicoptères ni drones, ni satellites d’observation. Ce n’est pas le ciel leur cousin, mais le sous-sol. Ils sont mariés avec le tunnel, la tanière et les galeries souterraines. Bien joué, vieille taupe !

Souhaitons-nous un autre domicile pour demain que le terrier ou la grotte, mais ne nous leurrons pas sur tout ce que la mondialisation nous apporte en faits de balkanisation. Sur tout ce que la bombe diasporique libère ici et là d’énergie identitaire. [...]

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